AGAPES FRANCOPHONES 2017
Alfred de Vigny, « ce sincère glorificateur du silence _____________________________________________________________ 97 de cette œuvre chez le « dernier Vigny ». Les notes écrites par le poète au cours des dernières années de sa vie ont en effet montré à quel point le silence du Christ dans « Le Mont des Oliviers » faisait écho à une pensée bouddhique. La note qui suit, datée de 1859, a sans aucun doute influencé directement l’écriture de la strophe du « Silence » : « L E SILENCE DE D IEU . – Faites comme Bouddha, silence sur celui qui ne parle pas ! » ( Journal 1344).Vigny a momentanément trouvé dans le bouddhisme une religion capable de satisfaire sa quête de pureté, et capable de l’aider à régler ses comptes avec Dieu, mais dont les préceptes étaient, selon lui, trop exigeants pour être suivis par la multitude. Ainsi s’est conclue pour Vigny l’expérience politique et religieuse du silence. 3.Écrire le silence comme pratique esthétique Écrire le silence devient en dernier lieu une pratique esthétique. Le silence poétique de Vigny est un deuil, le deuil existentiel d’un Dieu absent ou mort, mais aussi le deuil d’une langue musicale originelle à jamais inconnue. Vigny fait l’expérience du silence de l’écriture à partir de 1837, au moment de la genèse de Daphné , une Seconde Consultation du Docteur-Noir vouée à rester inachevée, ayant pour principal sujet la fin du paganisme gréco- romain. Confronté à une religion qui s’éteint, et au silence volontaire de ses derniers fidèles, réunis à Daphné sous l’égide de l’empereur Julien et du rhéteur Libanius, Vigny manque lui-même de sombrer dans le silence, et se montre impuissant à achever le projet colossal qu’est Daphné . Sur le nécessaire inachèvement de ce texte, Patrick Labarthe nous livre l’analyse suivante : Daphné pose Julien comme le martyr d’une révolution à la fois politico- religieuse – la victoire du christianisme sur le paganisme tardif – et subjective, intime : un délitement des croyances dans lequel Vigny, et c’est cela qui est nouveau, déchiffre la condition du Poète exposé, au lendemain de 1830, au deuil de tous les mythes, et voué à cet exil intérieur, mélancolique, que Julien sanctionne par le suicide, et l’écrivain, par cette impuissance qui laisse se perdre Daphné dans l’inachevable, dans le silence. (« Un jeudi saint du paganisme » 313) J’ajouterai également une autre perspective à celle de Patrick Labarthe, qui, loin de la contredire, la conforte. Le silence a constitué une part nécessaire de la création vignyenne à partir de Daphné , parce que se rejouent en lui le constat réitéré et l’acceptation douloureuse de l’absence ou de la mort de Dieu. Esther Pinon remarque que la poésie de Vigny est toujours à la lisière du blasphème: « La parole poétique qui se confronte au divin est nécessairement menacée dans son existence même par la crainte du blasphème, qui lui fait courir le risque du silence, seule possibilité de respect absolu, parce que le langage est imparfait » (59). La parole poétique de Vigny est longtemps déchirée entre la tentation du silence et celle du blasphème, jusqu’à ce que le silence, par renversement, devienne lui-même le plus scandaleux des blasphèmes. À ce titre, la poésie la plus blasphématrice qui soit est évidemment celle qui rend sensible la mort de Dieu, et même celle par qui la mort de Dieu est parachevée et actée. Le silence de Vignyse fait oracle , chant du berger . Jean-Christophe Bailly, concluant son essai sur la mort du grand Pan dans le texte de Plutarque, écrit : « C’est l’absence des dieux, de tout dieu, consignée dans le silence de cette voix, dans son extinction,
Made with FlippingBook
RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=