AGAPES FRANCOPHONES 2017
Pierre DUPUY Centre de recherche MARGE, Université Jean Moulin Lyon 3, France _____________________________________________________________ 98 qui constitue le fond oraculaire de notre propre langage […]. Monde et oracle sont une seule et même chose » ( Adieu 143). De surcroît, il montre qu’avec la mort du grand Pan, « s’en va pour toujours ou retourne au silence, un langage sonore , un langage qui résistait à l’emprise absolue du pharmakon de l’écrit » (126). On trouve dans la poésie de Vigny cette conscience endeuillée d’une langue originelle, qui se méfie du danger de la parole écrite, mais aussi les efforts pour en restituer ne serait-ce qu’une part infime. Dans une note de son Journal datée de 1832, à l’époque de Stello , Vigny écrit: « Eh quoi ! ma pensée n’est-elle pas assez belle pour se passer du secours des mots et de l’harmonie des sons ? Le silence est la Poésie même pour moi » ( Journal 941). Ainsi Vigny se dirige-t-il, à une époque où l’inspiration poétique semble l’avoir abandonné, après la révolution de Juillet, vers une poésie qui serait silencieuse par essence, une parole qui ne serait pas parlée, c’est-à-dire une tautologie. Ce silence offre, comme le note Simone Weil, une résolution dialectique de son rapport hostile avec la nature : « Certes, le monde ne dit rien ; mais ce silence appelle la pensée. Ce silence de la nature n’est pas seulement pour l’esprit le plus beau des chants, ce serait trop peu dire, mais la plus puissante incantation » (113). Mais la parole, qui rêve de se muer en silence, de même que celle qui déraille et ressasse, risque un mutisme définitif. Relisant Daphné , Loïc Chotard montre la nature du risque. Peut-on se passer des statues et des symboles, comme en rêve l’empereur Julien, et comme en rêve l’auteur ? La poésie peut-elle n’être qu’une adoration silencieuse de l’Idée ? « Vigny n’est donc pas passé loin de l’apostasie de la littérature » (« La fiction dans le décor : Daphné » 142).Avec Daphné , on le voit, Vigny s’apprête à prendre le risque d’un silence définitif ; cette expérience esthétique sera au cœur de la genèse du futur recueil des Destinées . Écrit à l’occasion d’une visite d’une institution de sourds-muets en 1839, le poème intitulé « Aux sourds-muets », et non recueilli dans les œuvres complètes de Vigny de son vivant, est placé en exergue de la biographie écrite par Paul Viallaneix, comme un poème caractéristique de l’esthétique vignyenne. Le Silence éternel est votre tabernacle Et votre Esprit n’en sort que selon son dési, II ouvre quand il veut et ferme le Spectacle. Dans le livre ou la vie, il choisit son oracle Et de toute Beauté ne prend que l’Élixir. (« Aux sourds-muets », Fantaisies , OCI , 220, v. 6 – 10) Le silence, comparé ici à un tabernacle, est un refuge de l’âme, un moyen de protection renforcée contre les paroles intruses et indésirables. Par là même, le silence est sacré, il est véritablement pourvoyeur d’ oracles , mais constitue également un lien privilégié vers la poésie, désignée métaphoriquement comme élixir dans cette note du Journal en 1843 : « La poésie en vers, la seule vraie, dans la forme du rythme et de la rime, est un élixir des idées » (1192). Le silence est la poésie, et inversement. Il est aussi musique, et même, la seule musique qui soit, par miracle, audible aux sourds. Joseph-Marc Bailbé remarque : « La langue de l’émotion devient ainsi un chant tout proche de la musique elle-même, cette langue magique qui commence où s’arrête celle des poètes » (« Vigny et l’orchestre intérieur » 484). Dans « La Veillée de Vincennes », le narrateur et son ami, Timoléon, assistent au concert joué par l’adjudant Mathurin et sa famille
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