AGAPES FRANCOPHONES 2017

Alfred de Vigny, « ce sincère glorificateur du silence _____________________________________________________________ 99 dans la caserne militaire de Vincennes ( Servitude et grandeur militaires , OCII , 734). Dans ce bref épisode, la musique offre des notes et des harmonies propices aux rêveries du narrateur, mais elle propose aussi une interruption de la violence, celle des armes et celle des mots. Inversement, la violence commence là où la poésie et la musique s’arrêtent. Tout commentaire sur la musique ne saurait qu’être un verbiage, ne pourrait être que de trop . En quelque sorte, le langage prosaïque , non-musical, se discrédite lui-même en parlant : il est une musique qui n’est pas arrivée à terme, une musique ratée, avortée, un mal dont les sourds sont préservés. L’écriture de Vigny rejoint ici les propos de Lamartine rapportés dans son Voyage en Orient : La parole est une arme ébréchée. Les plus beaux vers sont ceux qu’on ne peut pas écrire. […] Le cœur et la pensée de l’homme sont un musicien forcé de jouer une musique infinie sur un clavier qui n’a que quelques notes. Il vaut mieux se taire. Le silence est une belle poésie dans certains moments. L’esprit entend et Dieu la comprend : c’est assez. (432) Après 1835, Vigny se tait, rêvant peut-être des beaux vers qu’il ne peut pas écrire encore, et, en se taisant, fait œuvre de désapprentissage du langage, dans l’espoir de pouvoir enfin habiter poétiquement le monde. Son silence n’est pas une démission, ni une renonciation, comme le supputent certains, mais plutôt une rééducation . Par ailleurs, son silence est paradoxalement fécond, il est un trésor comparable à celui que Libanius conserve à Daphné, comme le remarque Paul Viallaneix: « Le silence est d’or. Vigny, en se taisant, s’enrichit. Il amasse un trésor de sagesse. Il convertit sa révolte en foi positive » (167).Le silence est ce qui permet à la parole poétique d’advenir. Paul Viallaneix suggère qu’avec les poèmes philosophiques , « la parole indigne se rachète» (172) : cessant de faire du bruit, elle devient musique, musique de l’âme que même les sourds entendent, ou, devrait-on dire, que surtout les sourds entendent. Les Destinées ont ainsi réussi à résoudre l’aporie de Daphné . Le risque du silence a été accepté, pour mieux retrouver la langue universelle de l’âme, la langue de Dieu, dont la poésie porte le deuil irréparable. Au rythme de l’absence de Dieu sans cesse rejouée, au rythme d’une musique intérieure oubliée, des poèmes bibliques aux Destinées , en passant par Daphné , le silence s’est constitué comme le cœur de l’esthétique vignyenne. Conclusion J’espère avoir montré quelles étaient, selon moi, les trois fonctions principales du silence chez Vigny. Faisant le constat philosophique que le monde se réduit au silence, malgré l’aveuglement et le bavardage de ceux qui prétendent donner un sens à l’Histoire ou encore rendre compte de la volonté divine, le poète assume ce geste politique de répondre par son propre silence, avec le ton défiant qui sera celui de la dernière strophe du « Mont des Oliviers ». Ce faisant, il découvre une valeur esthétique essentielle du silence, celle de porter en germe l’absence de Dieu et le souvenir d’une langue intérieure pleinement poétique et musicale. Pour que le poète puisse être un berger , un dispensateur d’ oracles , il faut que sa poésie passe par le silence, et par une désécriture concertée du langage. Ainsi peut-on comprendre, en dernière instance, ces deux vers fameux de « La Mort du Loup » :

RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=