AGAPES FRANCOPHONES 2021
Agapes Francophones 2021 127 l’espace intime depuis l’espace intérieur répond ainsi aux craintes de Marie : MARIE Grand-père, ne dites pas ce soir !... LE VIEILLARD Vous voyez vous perdez courage aussi... Je savais bien qu’il ne fallait pas regarder. J’ai près de quatre-vingt-trois ans, et c’est la première fois que la vue de la vie m’a frappé. Je ne sais pas pourquoi tout ce qu’ils font m’apparaît si étrange et si grave... Ils attendent la nuit, simplement, sous leur lampe, comme nous l’aurions attendue sous la nôtre [...] rien ne serait arrivé que j’aurais peur à les voir si tranquilles… (IN, 121-122) Marie, qui entre dans le jardin depuis l’extérieur, perd aussi le courage d’annoncer la mort lorsqu’elle regarde la famille dans la chambre. Bien que l’on soit face à une scène familiale calme, le vieillard avoue qu’il y trouve quelque chose d’insolite et il s’effraye, affirmant : « [j]e ne savais pas qu’il y avait quelque chose de si triste dans la vie, et qu’elle fait peur à ceux qui la regardent... » (IN, 122) Qu’est-ce qu’ils y voient ? Pour le savoir, il convient de se référer à l’esthétique du théâtre maeterlinckien. Le recueil d’essais Le Trésor des humbles , publié en 1896, révèle l’essence de sa première période théâtrale qui se trouve mise en œuvre dans huit pièces. Dans le neuvième chapitre, intitulé « le tragique quotidien », notamment, Maeterlinck parle précisément de sa conception du théâtre moderne et critique le théâtre traditionnel : Un bon peintre ne peindra plus Marius vainqueur des Cimbres ou l’assassinat du duc de Guise, parce que la psychologie de la victoire ou du meurtre est élémentaire et exceptionnelle, est que le vacarme inutile d’un acte violent étouffe la voix plus profonde, mais hésitante et discrète, des êtres et des choses. Il représentera une maison perdue dans la campagne, une porte ouverte au bout d’un corridor, un visage ou des mains au repos ; et ces simples images pourront ajourer quelque chose à notre conscience de la vie [...] Mais nos auteurs tragiques, de même que les peintres médiocres qui s’attardent à la peinture d’histoire, placent tout l’intérêt de leurs œuvres dans la violence de l’anecdote qu’ils reproduisent. 4 Tout comme dans ses commentaires sur le rôle de la peinture,, Maeterlinck renie à la littérature la fonction d’évoquer les sujets exprimant des événements héroïques historiques ou légendaires, tandis qu’il fait l’éloge des sujets modestes, décrivant des scènes quotidiennes 4 Maeterlinck, Maurice, Le trésor des humbles , Bruxelles, Labor, 1998 [1896], p.103. Dorénavant désigné à l’aide du signe TH.
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