AGAPES FRANCOPHONES 2021
Agapes Francophones 2021 176 acte de capture et de lecture d’une photo est implicitement, d’une façon refoulée, un contact avec ce qui n’est plus, c’est-à-dire avec la mort. (Barthes, 1236) Les photos auxquelles recourt Fellous convoquent une fausse présence : elles ont beau montrer, elles ne rendent pas. Elles sont perçues comme le prolongement d’un monde, des êtres aimés et perdus. Comme autrefois Barthes, l’auteure ne cherche pas la « justesse » de la photo en vertu de sa ressemblance. Elle guette l’image pour y saisir quelque résurgence possible d’un trait, d’un geste qui ne serait pas disparu, d’une marque susceptible de rendre présent ce monde perdu. Ce questionnement majeur de la mémoire suit, de plus, les pas de Proust dans la Recherche : à l’aide de la mémoire involontaire on pourra reconnaître les contours justes, l’image « réelle » de la vraie vie. Un tel hommage est ponctué par la comparaison entre son grand-père et Proust. Les portraits de l’un et de l’autre sont examinés par la narratrice, de même qu’elle évoque leurs parcours : deux systèmes culturels sont ainsi mis en regard pour en abattre les frontières qui les opposeraient d’emblée. La carte postale de l’Hôtel impérial de Bad Nauheim ou celle de Venise que le grand-père avait ramenées des voyages en Europe illustrent la position sociale de la famille, certes, mais elles renforcent le réseau des temps et des mondes culturels distincts. Dans l’ensemble de la trilogie Fellous introduit des images variées. Appartenant à sa collection, certaines ont été héritées de ses ancêtres. Elle les a donc réunies et préservées de l’oubli. Elle tente par ce biais de contrefaire l’usure du temps inscrite sur quelques cartons écornés ( AF , 119) mais dont le souvenir reste malgré tout. Sans doute, elle tient à évoquer un passé dont les traces demeurent encore, comme l’indique le titre du deuxième volume : Aujourd’hui . Le fait d’insérer ces documents visuels est éloquent puisqu’il suggère au lecteur l’attachement affectif qui relie l’écrivaine à un autrefois, à d’autres gens qu’elle doit inspecter puisqu’elle ne les a même pas connus. Ce lien ne se traduit pas par une admiration béate et inconditionnelle, mais par une interrogation sur les enjeux qui ont déterminé leurs existences. Par les images, de même que par le discours, le lecteur fait le tour des lieux de l’écrivaine, feuillette son album et rencontre ses amitiés. Or, il apprend que cerner la personnalité décrite exige un forfait de sa part : il doit s’engager et entreprendre son propre voyage à travers le récit pour en associer des constituants de nature distincte. Bref, Colette Fellous parie pour un tissage hétérogène qui associe au texte écrit des supports visuels. Cette liquidité du discours est rendue plus évidente par l’accès de la narratrice à des espaces interstitiels à mi- chemin entre la fiction et la réalité. Les singularités revisitées à travers les images n’obéissent plus à une « logique » textuelle, car comme le note Michel Foucault : « On a beau dire ce qu’on voit, ce qu’on voit ne loge
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