AGAPES FRANCOPHONES 2021

Agapes Francophones 2021 175 Aujourd’hui pour illustrer le passage du temps (59) prend de l’envergure dans le dernier volume de la trilogie où elle devient la carcasse qui organise le récit. Les Joueurs révèlent l’existence d’une autre mémoire : celle qui guette ( PE , 135), démarche essentielle qui permet enfin à Fellous de découvrir le terrible secret. Le silence des êtres du tableau va de pair avec ces non-dits qui trônent sur la vie familiale, ce qui met en relief la situation macrocosmique de son entourage. Mais la transcendance de ces Joueurs n’est pas uniquement attribuable à ce milieu tunisien. Fellous leur octroie le don de l’ubiquité : elle cite le musée d’Orsay où se trouve le tableau original. Après son avortement, elle se livre à la contemplation d’une copie à la fondation Barnes, aux États-Unis. Elle rappelle enfin les quatre versions éparpillées par plusieurs pays. La présence du tableau franchit et les frontières géographiques, et les horizons culturels différents, et les bornes temporelles. La toile constitue un point de repère à plusieurs époques : le tableau est unique et à la fois divers. Une telle omniprésence nourrit ce procès d’écriture qui cherche à souder des fragments de soi. Car un lieu n’est pas qu’une portion de l’espace. Réservoir silencieux, il acquiert l’esprit de ceux qui l’ont peuplé : visiter, fréquenter, habiter un lieu entraîne une communion presqu’universelle. Les limites cèdent en vertu de cette translation : « Être dans un point précis du monde, c’est aussi rejoindre tous les absents qui ont un jour posé leur pied au même endroit. » ( PE , 138) Dans La préparation de la vie 10 Colette Fellous avoue l’influence de Barthes, dont elle avait suivi les cours dans les années 1970. C’est le maître qui lui avait suggéré de s’exercer à l’écriture autobiographique, ce qui exigeait une variation de sa stratégie. Alors que les premiers volumes de fiction se procuraient des « mises en scène », des « accessoires » issus de sa propre existence, la trilogie se livrait à une flânerie de la mémoire sans souci de chronologie, faisant appel à une libre association d’idées. L’écho de Barthes retentit aussi quant à la forme. Pour lui, tel que le montre notamment La Chambre Claire , la photographie contient un message sans code. Puisque ce message n’est pas composé de signes, il se trouve lié à un procès de deuil : Si on veut vraiment parler de la photographie à un niveau sérieux, il faut la mettre en rapport avec la mort. C’est vrai que la photo est un témoin, mais un témoin de ce qui n’est plus. Même si le sujet est toujours vivant, c’est un moment du sujet qui a été photographié et ce moment n’est plus. [...] Chaque acte de lecture d’une photo, et il y en a des milliards dans une journée du monde, chaque 10 Cet ouvrage a été publié en 2014. L’année suivante Colette Fellous a consacré une séance publique à Barthes auprès du Collège de France.

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