AGAPES FRANCOPHONES 2021
Agapes Francophones 2021 174 autour de ce terme, derrière lequel se cachent d’autres « tares » plus répréhensibles puisqu’en rapport à ses préférences sexuelles. Dans la trilogie de Fellous le tableau de Cézanne ne constitue pas un objet, mais un sujet, voire une allégorie. Tout comme ses personnages, la romancière aussi, elle joue son jeu pour contrebalancer la misère quotidienne. Cette pénurie journalière, elle doit l’endurer à une triple instance : comme juive en Tunisie, comme exilée en France et comme femme dont l’enfance s’était passée auprès d’un monde masculinisé qui a enfreint les limites de sa sexualité. Le but de préserver la mémoire de l’auteure convergent avec ceux de Cézanne : par sa conviction que la peinture ne peut manifester sa modernité que si elle est à l’écoute de la tradition, avant de trouver sa propre facture (Marteau, 8), le peintre a révisé l’héritage des ancêtres. Son contrat pictural détermine que la vérité ne se dit pas sur le tableau, mais par l’acte de peindre 9 . Cézanne et Fellous, chacun depuis sa discipline, investissent leur énergie créative dans la quête et représentation de leur « secret », ce qui revient à énoncer les hantises sous plusieurs perspectives complémentaires. Si à un moment donné la protagoniste de la trilogie de Fellous peut se croire la fille du tableau, si elle peut même entrer dans le tableau ( PE , 32), c’est parce que celui-ci offre un autre angle de vue. Lorsqu’elle se représente rassurée du fait qu’elle ouvrira le tiroir peint sur la toile pour y retrouver ses boules de gomme cachées à la gourmandise des frères, Fellous fait appel à un topique courant dans le genre de l’autoportrait : elle s’adonne à la nostalgie de l’enfance (Beaujour, 109). Le recours avait été déjà utilisé dans Aujourd’hui pour caractériser la mère : les objets que la fille redécouvrait dévoilaient les goûts littéraires et cinématographiques, la gourmandise, la coquetterie, la maladie dépressive de celle qui n’était plus, ils disaient sa personnalité. De surcroît, le tableau Les joueurs des cartes se lit comme une image : la linéarité et le déroulement continu de l’écriture sont parasités et la toile invite à d’autres parcours. L’intertexte de Cézanne devient manifeste sur la photo où un garçon et une fille (l’autrice ?) jouent aux cartes. Le code du tableau est partagé par le « je » qui écrit et préside l’itinéraire d’une mémoire qui sautille d’un souvenir à l’autre, en franchissant les bordures de la réalité : le hasard des cartes amène Fellous à déguster du chocolat à Oaxaca tout comme elle aurait pu se rendre à la Barceloneta pour une zarzuela ( PE , 87). La métaphore du jeu utilisée dans 9 Le 23 octobre 1905, à la veille de sa mort, Cézanne a écrit une lettre à son ami Émile Bernard où il promettait de dire « la vérité en peinture », alors que contrairement, sa peinture n’est pas intentionnelle. Plus tard Derrida prend tel document en appui pour s’interroger sur le discours de l’art et la vérité. (Marteau, 8)
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