AGAPES FRANCOPHONES 2021
Agapes Francophones 2021 173 porter les histoires des autres « élargit l’espace d’une vie » ( A , 89). Une synergie entre l’écriture et l’album photographique se crée car les photos introduisent, elles aussi, une subversion de l’ordre chronologique. Par cette transsubstantiation, la protagoniste endosse la peau de sa mère, interprète à sa place les événements et imagine les mots prononcés à chaque occasion. Fellous revit, par exemple, la première rencontre amoureuse entre ses parents ( AF , 38). Une telle expérience acquiert son sens du fait qu’elle est précédée par la peinture d’Henry Holiday Dante et Béatrice , datée de 1883. La représentation picturale du poète éperdu d’amour, bien que celui-ci affiche une fausse indifférence face à Béatrice, suggère une interprétation sociologique : les mariages négociés enlevaient aux jeunes gens la liberté de décider sur leur destinée. Le tableau préfigure le drame futur du couple qui sera touché de mort par une malheureuse incompréhension mutuelle car, à l’époque et dans ce milieu, les catégories sociales restaient des murs difficiles à abattre. Fellous dépasse certaines frontières, sa réussite est redevable à la série de tableaux Les joueurs des cartes de Cézanne. La présence du chef- d’œuvre cézanien est constante le long de la trilogie et même avant puisque, dans Le Petit Casino , texte que l’écrivaine tunisienne publie en 1999, le tableau représentait le signe par lequel s’annonçait le départ estival pour les vacances. Au-delà du rôle politique que Fellous évoque à travers cette toile (Watson 2013), son intertexte acquiert un rôle majeur. Dans Avenue de France et Aujourd’hui , les héros de la toile incarnent des observateurs muets qui contemplent le devenir de la famille. Par ailleurs, ils en constituent un ersatz : leur parcours figé est synonyme de celui du père, menacé et attaqué par sa condition juive, sans possibilité d’évolution ( Aujourd’hui ). Ensuite Plein été leur accorde une place prépondérante. La régression mémorielle que la narratrice y ébauche a une visée protectrice vis-à-vis des siens : elle imite les Joueurs ayant exercé leur bienfait sur les autrefois enfants. Tous pour un, un pour tous, leur calme rassurant s’oppose au drame des parents au point de les remplacer dans le cœur de la jeune fille : « mon autre famille, installée là-bas, dans une pièce sombre, derrière la mer » ( PE , 34). L’identification affective s’accentue lorsque, derrière un joueur, la fille devine le visage de l’oncle Léon, celui qui reste à l’écart du clan familial. C’est d’abord sur l’allure de cet individu que l’héroïne lit sa marginalité ; mal rasé, ses vêtements « sans forme » lui enlèvent les traits humains ; puis, l’interdiction de le voir et le nommer parachève le stigmate qui le rend mystérieux. Joueur est le seul terme qui résume le mystère de cet individu, celui qui amène la fille à se demander : « En quoi jouer était-il une tare ? » ( PE , 49). Interrogation rhétorique vu que, face à l’ingénuité de la narratrice, le lecteur saisit parfaitement le reproche qui couve sous ce mot. Elle comprendra plus tard les non-dits
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