AGAPES FRANCOPHONES 2021
Agapes Francophones 2021 172 devenir alors un objet animé comme tous ceux qui peuplent la chambre de la romancière ( A , 21, 23). L’image souligne les aspects qui prennent du relief chez Fellous. Par la récupération des particularités infimes, l’auteure rejoint ses homologues-femmes tournées vers la représentation de l’enfance à travers la reprise de petits détails et le recours à l’irrationnel, mieux accepté chez elles que chez les hommes (Didier, 25). La composition globale du discours n’obéit pas à une stratégie systématique de la part de la romancière. L’écriture imite le parcours de la mémoire : les rebondissements que celle-ci effectue transportent vers un sentier inconnu où les épisodes atteignent une épaisseur diverse. De même, certains passages contiennent des reproductions d’œuvres picturales alors que des descriptions de scènes ne sont pas accompagnées de document visuel. Par la porosité entre le message visuel et le discours, les frontières textuelles se décalent et cette fluidité s’élargit à d’autres constituants du texte : certaines phrases ne suivent pas la structure canonique et restent suspendues sans les compléments logiques. Ainsi se justifient les longues énumérations qui déclinent, par exemple, les membres de la famille Montefiore : « Renée, Émile, Gaston, David, Léon, Henry, Robert et Lucie, la plus jeune. » ( A , 166) Des répertoires de dates transportent à des époques différentes dont le point commun est de constituer des moments-clé de l’existence de la narratrice : « 1943, 1945, 1956, 1968, 1980, 1995, 2001. » ( A , 97) ; aucun chiffre ne retient plus d’attention qu’un autre. Des inventaires de noms de pays font sauter d’un bout du monde à l’autre sans itinéraire établi – « Puis Tripoli, Le Caire, le Sahara et encore par là-bas, le Niger, la Mauritanie, l’Inde, le Pakistan » ( A , 34) – car, comme le remarque Samia Kassab-Charfi, « non contente de redessiner sa propre géographie, la romancière impose un autre alignement, un montage à l’allure improvisée » (50). Les termes et les images, comme les souvenirs – nous faisons appel à la différence entre souvenirs et mémoire relevée par Paul Ricœur (4) – paraissent en vrac. Seulement la perspective d’ensemble qui résulte de l’écriture est capable d’enjamber ces bordures éparses. Image et transsubstantiation Pour ce périple où elle revit ce qui n’a pas été vécu, Fellous s’octroie la perméabilité : au sens figuré, elle entre dans les autres aussi bien qu’elle pénètre dans les images. Si elle peut y réussir cette pénétration dans la peau des autres, c’est grâce à sa conception du corps qui, à son avis, n’est pas que la matière visible. Un corps est composé de voix simultanées et sans hiérarchie qui nous appartiennent mais qui, à la fois, se font écho des autres. Nouvelle manœuvre pour surmonter les limites personnelles, ce moyen s’avère une tactique pour surpasser le temps, car, selon Fellous,
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