AGAPES FRANCOPHONES 2021
Agapes Francophones 2021 171 l’auteure ramenait le lecteur à son enfance et adolescence, le sujet de Plein été se condense sur un indicible largement contourné. La narratrice franchit la frontière de sa conscience et représente le viol autrefois subi, un épisode de la honte à peine effleuré par les mots mais dont la présence est centrale dans le récit. En conséquence, dans le livre le plus intime le texte se complète de photos prises par elle-même comme si seulement une voix, la sienne, pouvait exprimer le vécu sans le nommer. Les images parlent et aident à contrecarrer l’impuissance de dire qui l’a dominée pendant de longues années. Rappelons que, selon Béatrice Didier, le témoignage rejoint l’écriture intime et favorise le travail de la mémoire chez les femmes (24-25). Colette Fellous convoque alors une conception de la photographie entendue comme une émanation du référent. Le visuel offre des flashes de vie et une analogie s’installe avec l’écriture souhaitant présenter des instantanés du vécu. Certes, dans un processus synesthésique, plusieurs sens convergent et transgressent les limites. Le discours évoque fréquemment les odeurs, le toucher, les couleurs ou les voix qui pourtant, ne sont pas perçues par les sens respectifs. Or, à travers les éléments iconographiques le regard offre une autre manière de dire : « Le regarder, c’était déjà le nommer » note-t-elle dans Aujourd’hui (41) quand elle introduit une photo d’un chat en train de fixer le ciel – l’animal ne pouvant pas prendre la parole, sa présence confirme l’emprise de l’œil dans l’appréhension du monde. Dans Plein été , les documents visuels paraissent sans légende ; tout au plus, les cartes postales indiquent le référent lorsqu’il est contenu sur l’image. À défaut d’un renseignement plus précis, le lecteur scrute le texte pour en déceler la connexion. Vu que ces éléments ne sont pas conçus comme des illustrations, le lien avec le contexte peut même manquer. Dès lors la collaboration du lecteur est interpellée au point qu’il devient un actant du récit. À lui de retrouver le fil, de faire une interprétation globale, d’éprouver de l’empathie, de réaliser enfin un exercice d’introspection parallèle à celui de la protagoniste. Et la narratrice de le solliciter sans dissimulation : afin de présenter le jeune homme jouant l’accordéon qui « accompagne notre conversation, je vous ai apporté aussi une photo » ( PE , 97), écrit-elle. Doit-on interroger le contenu et l’emplacement de la photo de la porte avec des éléments de forge ( PE , 56) puisque le texte n’en parle pas, ou s’agit-il d’un indicateur symbolique, seuil de passage fournissant l’accès à l’intimité de la mère ? Les frontières entre la réalité et l’imagination ne sont plus claires et défient la pratique de l’autofiction. La coopération du récepteur est aussi engagée lorsque les éléments visuels suscitent un écho décalé dans le texte. Dans Aujourd’hui la boîte d’allumettes de Kyoto dont la photo précède l’acte de défaire la valise ne trouve son « emplacement » que deux pages après. Elle prend vie pour
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