AGAPES FRANCOPHONES 2021

Agapes Francophones 2021 18 aurez pour deux millions de livres. Cette vente globale de passe-droits est désormais possible dans plus de 50 États sur les 193 que comptent les Nations Unies. Elle remet profondément en cause le lien citoyen si jalousement gardé et contrôlé par ailleurs : les États bloquent l’afflux des migrants par une myriade de mesures, sur leur sol et ailleurs. Ils transforment l’appartenance, jusqu’alors bien non marchand, en commodité et, à l’inverse, ils accélèrent l’acquisition d’une nationalité pour les plus fortunés 1 . La relation unique et réciproque, faite de droits et de devoirs, est devenue une relation instrumentale fondée sur un échange pécuniaire. Pour l’élite financière et globalisée les frontières perdent ainsi toute signification. On pourra objecter que le phénomène n’est pas nouveau, que les migrants, ceux en particulier qui viennent d’Afrique, du Moyen Orient, des zones de guerre plus généralement, doivent aussi payer un ticket d’entrée en Europe, le plus souvent à des passeurs peu fiables. La différence entre les premiers et la grande majorité de migrants est cependant que les derniers n’obtiennent ni passeport ni titre de séjour. La frontière leur est fermée ; ils sont dépendants des États qui opposent leurs frontières aux « pauvres globaux » selon l’expression de Thomas Pogge (2019) 2 . Quelles conclusions peut-on tirer de cette évolution inquiétante ? Que les frontières ne représentent désormais qu’un investissement de plus – qu’elles représentent un « obstacle » financier, mais qu’elles sont politiquement insignifiantes ? Ou, au contraire, qu’elles gardent toute leur pertinence politique car les riches de ce monde ne veulent pas n’importe quel passeport : ils achètent celui qui leur donne accès au pluralisme politique et à la liberté démocratique ? Là se trouve, à mon sens, l’aporie des frontières. Comment accorder la démocratie avec la préservation raisonnée des frontières ? Si la liberté, l’égalité, la fraternité, pour reprendre le triptyque français, sont les valeurs fondatrices de la démocratie, comment, au nom de quels principes, peut-on les réserver à une catégorie d’individus et en exclure les autres ? Si la mondialisation permet la libre circulation des marchandises, pourquoi cette libre circulation ne s’applique-t-elle pas aussi aux individus ? Le cœur s’opposerait-il ici à la raison ? 1 Voir sur cette vente globale de passeports Ayelet Shachar, « Citizenship for sale ? » in Ayelet Shachar, Rainer Bauböck, Irene Bloemraad, et Maarten Vink (dir.), The Oxford Hadbook of Citizenship , Oxford, Oxford University Press, 2017, pp. 794-816. 2 Du même auteur : « An Egalitarian Law of Peoples » in Philosophy and Public Affairs , vol. 23, n° 3, 1994 ; « Cosmopolitanism and Sovereignty » in Ethics, vol. 103, n° 1, 1992.

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