AGAPES FRANCOPHONES 2021

Agapes Francophones 2021 19 L’explication est sans doute plus complexe. Ne s’opposent pas ici sans nuances l’égoïsme et l’altruisme. Si s’affrontent bien deux camps, l’un qui plaide pour l’ouverture, l’autre pour la fermeture, il me semble possible de tenir une position intermédiaire, attentive à la fois aux exigences du réel et à la force des passions. Entre la position nationaliste de repli sur soi, qui fait de la frontière une ligne étanche et inviolable (I), et la position cosmopolite qui plaide pour un effacement des frontières et rêve d’un monde où les frontières seront inutiles (II), je réfléchirai, dans un troisième temps, à une position pragmatique, faite à la fois de conviction et de responsabilité (III). Voyons d’abord la conception la plus intuitive, car la plus proche du réel et la mieux partagée dans le monde contemporain : l’idée de l’utilité d’une fermeture des frontières, pour laquelle plaident ceux que j’appellerai par convenance les « nationalistes ». I. Fermer les frontières ? Quelle est l’utilité des frontières ? Elles assurent la protection de la souveraineté des territoires, la sauvegarde d’une culture nationale ou linguistique, religieuse ou ethnique, le maintien d’un modèle économique. Quelle que soit notre opinion sur la légitimité de cette protection, il faut convenir que les frontières existent, qu’elles ont des effets. Elles sont désirées même : le fait est que les peuples sans État veulent des États, et donc des frontières qui leur offrent un territoire d’autonomie ; songez aux Kurdes, aux Palestiniens, ou aux apatrides dont parlait Hannah Arendt : le « droit d’avoir des droits », l’une de ses formules célèbres, n’est garanti que si une juridiction territorialement bornée est capable de faire respecter ces droits, de protéger le statut de citoyen, les droits et les devoirs qui lui sont attachés. Notre grammaire territoriale est, en effet, au moins depuis le traité de Westphalie au 17 ème siècle, composée d’États souverains. Et, depuis le siècle des nationalismes et la fin de la première guerre mondiale, d’États- nations. Manifestement nous tenons à cette grammaire, car comment sinon expliquer la longévité de cette forme de régime et l’émergence régulière de mouvements national-populistes ? Là est le défi. Il nous faut d’abord prendre acte de la réalité des frontières, avant de discuter de la justice de leur politique 3 . 3 Rainer Bauböck qui épouse cette démarche pragmatique la compare à celle de Rawls : « Au lieu de s’interroger sur la légitimité démocratique des frontières, nous devrions partir du fait que toutes les entités politiques ont des frontières et co-existent dans un monde qui comprend une grande pluralité d’entités. Nous devrions réfléchir à cette pluralité comme une "circonstance de la démocratie et de la citoyenneté" de la même manière que Rawls envisageait la condition de relative pénurie comme une "circonstance

RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=