AGAPES FRANCOPHONES 2021

Agapes Francophones 2021 20 La question que nous devons poser aux nationalistes-statistes est la suivante : à quelles conditions la forme État-nation territorialement limitée est-elle compatible avec la démocratie ? C’est, à première vue, une question inepte : l’État-nation et la démocratie sont empiriquement compatibles. Pour des raisons historiques d’abord : la démocratie s’est développée dans des espaces territorialement bornés ; la nation territoriale est le meilleur moyen de garantir la cohérence des institutions démocratiques – c’est notamment l’idée de John Stuart Mill 4 . Pour des raisons politiques ensuite : le peuple souverain décide, seul, des contours de la communauté ; il dit, seul, avec qui il veut partager son appartenance. Pour des raisons sociales enfin : il est impossible de faire fonctionner une société juste sans identification mutuelle des citoyens. Sans cette identification, il ne peut y avoir de solidarité de destin ou de redistribution économique – c’est l’idée de Yael Tamir (1993) par exemple. Il faut en prendre acte, la frontière inclut, mais elle exclut aussi, à ses portes ou en son sein. Un nationaliste compare un étranger à un inconnu qui se présente devant sa porte. Il a un devoir d’assistance, mais rien ne l’oblige à ouvrir sa porte. Sa porte le protège 5 . Mais que veut-il protéger exactement ? Sa culture ? Mais nous savons que les cultures, les valeurs et les langues sont appropriables, partageables. Le bénéficie des uns ne se fait pas aux dépens des autres : il ne peut s’agir d’un calcul à somme nulle. Veut-il protéger les atouts économiques et l’accès aux dispositifs de l’État providence qui seraient « abîmés » par une vague d’immigration ? Mais nous savons que la migration du travail est un atout économique et culturel, bien moins onéreux que le contrôle des frontières et la gestion des camps de migrants. Veut-il enfin défendre les capacités d’auto-détermination d’une société face à un afflux d’immigrants ? Mais, là encore, seule la théorie du « grand remplacement » prend vraiment cette menace au sérieux. Le nationaliste n’est pourtant pas sensible à ces objections. Tracer des frontières est, pour lui, une manière de garantir l’autonomie des communautés politiques. Le lien politique qui unit les citoyens nationaux de la justice [distributive]". » (Ma traduction) (voir « Morphing the Démos into the Right Shape. Normative Principles for Enfranchising Resident Aliens and Expatriate Citizens », in Democratization , vol. 22, n o 5, 2015, « Voting Rights in the Age of Globalization », pp. 820–839). 4 Voir John Stuart Mill, De la liberté (1859), Paris, Gallimard/Folio Essais, 1990, chapitre 16. 5 C’est la métaphore employée par David Miller. Voir National Responsibility and Global Justice , Oxford, Oxford University Press, 2007 ; « Immigration: the case for limits », in Andrew I. Cohen, Christopher Heath Wellman (dir.), Contemporary Debates in Applied Ethics , Oxford, Blackwell, 2013, pp. 193-206.

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