AGAPES FRANCOPHONES 2021
Agapes Francophones 2021 30 à craindre en effet que, à la manière de la globalisation, la cosmopolitisation du monde ne fasse que déplacer les frontières. Qui resteraient fermées pour les plus vulnérables (ceux qui, on le sait, s’expriment le moins, votent le moins, et participent le moins aux décisions politiques) et seraient insignifiantes pour les élites financières qui continueraient d’occuper tous les forums décisionnels. Là est la véritable question qui avait en partie échappé à Ulrich Beck, lorsqu’il écrivait que nous étions déjà tous « empiriquement cosmopolitiques » 18 . Car qui est ce « nous » ? À la lumière de la crise des migrants et des fermetures successives des frontières qui leur sont opposés, le « nous » empiriquement cosmopolitique comprend au mieux une petite élite qui, elle, n’a guère besoin d’une pensée des frontières car elle achète ses passeports. Faut-il se désoler de ce constat ? Dans une distinction célèbre, Max Weber distinguait l’éthique de la conviction et l’éthique de la responsabilité. Il n’avait pas d’estime particulière pour ceux qui, mus par leur seule foi, ignorent les effets pervers de leurs choix (les pacifistes veulent éviter la guerre, mais ils rendent par leurs manœuvres la guerre inévitable, on se souvient de la célèbre phrase de Churchill : « vous vouliez la paix, vous vouliez sauver l’honneur – vous aurez la guerre et le déshonneur »). Guidé par l’éthique de la responsabilité, l’homme d’État est au contraire attentif aux contraintes du réel ; en bon aristotélicien, il met en adéquation les moyens et les fins. Mais il pensait aussi que l’homme d’État accompli est celui qui, soutenu par la force de ses convictions, ne se laisse pas enfermer dans les rets du réel. Cet homme ou cette femme est rare. Pensant peut-être à lui-même, à l’homme politique qu’il aurait voulu être, il est, disait-il, de l’étoffe des héros. C’est à Weber que j’ai pensé aujourd’hui dans mon plaidoyer pour une politique pragmatique des frontières. Une politique qui ne s’enferme pas dans un calcul idéologique (comme le font les nationalistes lorsqu’ils considèrent la seule contrainte économique et culturaliste), ou dans un calcul idéaliste (comme le font les cosmopolites lorsqu’ils soulignent les incohérences entre la circulation des biens et des êtres humains). On peut considérer les passions nationalistes sans ignorer l’universalisme, tendre vers l’idéal sans être aveugle au réel. Mais, pour y parvenir, il n’y a pas de recette universelle. Tout au plus des exemples qui, à travers l’histoire, ont fait la grandeur des nations. 18 Voir Ulrich Beck, Qu’est-ce que le cosmopolitisme ?, Paris, Aubier, 2006.
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