AGAPES FRANCOPHONES 2021
Agapes Francophones 2021 34 Voici donc une petite porte, entrouverte comme dans un conte de fées. Il était une fois, au sommet de la falaise vertigineuse de Bandiagara qui domine le fleuve Niger, en Afrique de l’Ouest, un peuple qui croyait être descendu des étoiles. D’une étoile, plus précisément, de Sirius B. Nous y reviendrons. Il s’agit des Dogons (leur nom signifiant « païen », ce sont donc ceux qui refusent de se soumettre à l’Islam), une communauté de quelque 1.400.000 âmes à peine, à cheval sur plusieurs frontières, mais essentiellement concentrée au Mali, avec des noyaux importants au Burkina-Faso et au Niger. C’est une civilisation ancienne, surgie du fond des âges, mais (re)connue depuis moins d’un siècle, dont la cosmogonie unique et la vision du monde aux traits singuliers, chargées de symboles et de figures mythologiques, intriguent non seulement les spécialistes de tous bords – ethnologues et anthropologues, certes, ainsi que des astronomes, architectes, philosophes, mythologues et historiens des religions -, mais ont envoûté et marqué de grands artistes du début du XXe siècle (tels Giacometti, Brancusi, Picasso, Modigliani, entre autres) et, plus généralement, les esprits curieux, désireux de briser les frontières canoniques – réelles ou imaginaires – tracées par les cultures dominantes. Les Dogons sont des victimes collatérales de notre malaise dans l’approche de l’Autre, malaise qui engendre une perception paradoxale : d’un côté, on a préféré les ignorer pendant des siècles (il a fallu attendre la mission française de Marcel Griaule, ensuite de Germaine Dieterlen, dans les années 1930, pour poser un regard ébloui sur cette civilisation surprenante), les gardant aux confins du monde connu, sous des étiquettes commodes comme « exotique » ou « étrange ». De l’autre, bien qu’on entretienne volontiers, de nos jours, la fiction d’une altérité radicale et immuable des Dogons, certains éléments de leur culture ont été récupérés (dépouillés cependant de leurs significations symboliques) et transformés en icônes, fétichisés dans l’imaginaire mondialisé, non point en raison d’une richesse de connaissances incontestée et d’une métaphysique complexe, mais parce qu’ils configurent un univers hermétique, des savoirs cryptés, des vérités oubliées. Une espèce de mystère fast-food, une attraction superficielle et clinquante pour un monde dont on ignore les codes. On peut se demander pourquoi nous n’avons pas mieux compris et assimilé cette tradition d’Afrique Occidentale, qui n’est pas moins subtile et sophistiquée que l’hindouisme, par exemple, pourquoi ne l’avons-nous pas frôlée avec au moins la même curiosité que celle suscitée, mettons, par les légendes et les pratiques de la civilisation précolombienne ? Serait- ce faute d’un Carlos Castaneda ou d’un Paolo Coelho ? Il y a certainement plusieurs raisons à cette méconnaissance, dont deux nous semblent
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