AGAPES FRANCOPHONES 2021

Agapes Francophones 2021 72 Pascal connaissait le procédé [...] la possibilité de composer un numéro en envoyant des impulsions musicales dans le micro du téléphone. [...] Certains minitélistes experts en avait même proposé des versions purement rythmiques, et parvenait à composer le numéro en appuyant plusieurs fois par seconde sur la touche Connexion / Fin de leurs Minitels : c’était la procédure « takatakata ». (TI, 253). L’onomatopée figurant dans ce passage de texte correspond sans doute à une concentration exemplaire du rapprochement collatéral se produisant au contact de deux médiums. Non seulement le « ta-ka » répétitif est une transcription langagière du tapotement sur la touche spécifiée qui fait donc appel aux ressources rythmiques de la langue (auxquelles la littérature peut accéder par d’autres moyens prosodiques existants), mais l’onomatopée est, par principe, un cas très spécifique de l’usage de la langue qui la rapproche de la signalisation sonore d’encore une autre façon. Si on théorise les onomatopées comme les mots de la langue dont la curieuse particularité est qu’ils récusent le pouvoir proprement langagier de signifier (d’être investi d’un sens sémantique) en faveur de l’imitation plus immédiate (ce qui peut être vrai pour les onomatopées les plus abstraites, contrairement à celles ayant une signification bien univoque, cf. telles catégories comme les sons des animaux, etc.), il est possible de postuler que l’interaction de plusieurs médiums favorise, en effet, l’accentuation des manifestations périphériques, sinon extrêmes des médias en question (telle la langue réduite à son aspect acoustique au détriment de la signification). Toute rencontre entre les médias, y compris sur le territoire de la fiction, les fait renégocier les frontières de chaque médium impliqué. Curieusement, le rapprochement entre les deux – la langue et la signalisation sonore en l’occurrence – suscite non uniquement la mobilisation de ressources supplémentaires de la part de la langue, mais, comme le cas de l’onomatopée l’exemplifie très bien, la neutralisation (ou abdication) de certaines « affordances » accordées par le médium (les « impulsions musicales » ne signifient strictement rien, elles ne font que signaler ; tout comme l’onomatopée citée qui, figurativement parlant, résulte de l’effort du texte littéraire de rendre sa langue a-signifiante). Le fait même que l’onomatopée figure dans le contexte de la description donnée est tout à fait symptomatique. La description est propulsée par l’idée que les machines sont, techniquement, à se camoufler pour des humains pour s’échanger des données moyennant la ligne vocale. Sans perdre de vue le fait que les onomatopées ne se résument pas à l’imitation phonique pure des phénomènes sonores correspondants, mais sont, en fait, des produits des conventions culturelles et ne seraient pas lisibles en dehors du système d’une langue individuelle (Théron, 27)

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