AGAPES FRANCOPHONES 2021

Agapes Francophones 2021 83 de ses contemporains, comme Sartre ou Ionesco, qui pratiquent volontiers le commentaire paraphrastique. Parallèlement, il a joui d’un véritable plébiscite populaire par de petites compagnies de théâtre, de mimes ou de marionnettes désireuses de monter tout autant que montrer son théâtre. Réciproquement, Beckett a cédé facilement ses droits pour des adaptations lorsqu’il s’agissait de compagnies marginales ou en difficulté. Cet adoubement des compagnies populaires n’a pourtant pas suffi à faire du théâtre beckettien un théâtre pour tous et l’auteur reste encore pour beaucoup l’auteur d’un monde dont on contrôle les accès. C’est sans doute Marcel Maréchal qui, en choisissant une mise en scène clownesque, a le mieux compris comment lire et mettre en scène ce théâtre, et permis d’ouvrir enfin ses frontières. Mais ce parti pris comportait un risque. Le théâtre de Beckett perdait-il sa crédibilité, dès lors qu’on lui adjoignait une lecture clownesque ? Associer l’œuvre du dramaturge à la clownerie ne revenait-il pas à gommer sa respectabilité intellectuelle ? Pour Maréchal, choisir cette voie c’était redonner à Beckett sa plus grande évidence. « Le maître, c’est le texte » écrit-il (Archives IMEC, fonds Maréchal). Et le théâtre beckettien doit être pris pour ce que c’est : du dire et du faire . Déplacer les frontières de la réception, superposer les mondes, c’est aussi refuser de laisser les exégètes affadir la pièce à coups de tamis analytiques pour n’y voir que ce qui n’est pas. La sur-connaissance des critiques littéraires ne semble que l’expression d’une rivalité avec l’auteur, comme s’il était question de revendiquer pour eux-mêmes l’auctorialité de l’œuvre dramatique, de s’approprier des terres, de les conquérir en somme. Or, pour Beckett, l’art ne doit être subordonné ou asservi à aucune analyse, et par conséquent, ne peut être un objet démontable . En dehors de l’œuvre et de ce qui s’y trouve au cœur, il n’est pas de para-œuvre ou de démultiplications de l’objet qui viendraient, comme les déploiements iconographiques d’un kaléidoscope, proposer une pluralité d’interprétations ou d’œuvres secondaires. « Pour lui, l’écrivain s’exprime dans son œuvre et nulle part ailleurs. » écrit Lindon (Archives IMEC, fonds Beckett, Lettre de Lindon , 1960). C’est peut-être là la seule frontière que Beckett s’est autorisé à construire. En dehors de cela, ces franchissements multiples (d’un registre à l’autre, d’un genre à l’autre, d’un art à l’autre, d’un public à l’autre) sont autant d’expression d’une œuvre ouverte, généreuse. Des critiques comme Pierre Marcabru ont heureusement et rapidement compris l’universalité de l’œuvre beckettienne : Je m’étonne toujours de l’incompréhension du public devant le théâtre de Beckett. Rien de plus sensible, de plus concret, de plus évident que ce théâtre-là.

RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=