AGAPES FRANCOPHONES 2022

Luc Vigneault Université de Moncton, N.-B., Canada _____________________________________________________________ 98 franche, voire la tension du privé et du public est un point essentiel pour saisir l’étendue de l’espace politique, son enjeu et sa dynamique. Le domaine public possède une sorte de primauté dans la pensée antique, parce qu’il est le lieu d’apparition et d’émancipation du monde commun, mais il s’agit d’un monde public qui n’aurait tout simplement pas de sens sans vie privée. Il faut retenir l’idée que la « tension » entre les deux demeure fondamentale pour la préservation des deux domaines. Il y a une coexistence nécessaire entre eux et la sorte de primauté accordée au domaine public se justifie dans l’entreprise propre à l’auteur d’élaborer une nouvelle définition du politique. En fait, c’est la tradition politique romaine qui a compris, que « ces deux domaines devaient [absolument] coexister » (Arendt 1961, 100) 2 . La tradition politique romaine avait compris la vie privée comme le retrait de la sphère publique et comme le foyer qui abrite et cache ce qui ne doit jamais apparaître. Si chaque société a à fixer ce qui doit apparaître en public et ce qui doit rester caché, la perte de ces délimitations conduit, en quelque sorte, à l’occultation des deux domaines. La reconnaissance du domaine politique passe donc par l’institution d’un espace de délibération, de paroles et d’actions qui se distinguent nettement de la vie privée. Nous examinerons dans ce texte comment la distinction entre les deux domaines est venue à s’estomper et comment cette perte de distinction a contribué au dépérissement de la sphère publique et de la sphère privée au point de ne plus trop être en mesure aujourd’hui de distinguer ce qui revient à l’une ou à l’autre. En nous appuyant, en bonne partie, sur la perspective de Hannah Arendt, nous tenterons de mesurer l’ampleur de cette perte, de ses conséquences sur la nature de l’activité politique dans nos démocraties actuelles et de ce qui nous reste de vie privée aujourd’hui. 1. Qu’est-ce que l’espace public? 3 Pour les Anciens, la vie publique s’exerçait parmi des égaux et ne concernait au premier plan que la vie publico-politique. Le public revêt un double sens : il désigne à la fois le lieu qui relie les hommes entre eux et l’apparaître du monde. Il est cet apparaître en ce qu’il fixe les conditions de l’apparence ; une sorte de norme qui fait que ce qui apparaît (en public) est toujours, en potentialité, perceptible par chacun. Le public est garant du sens de la réalité qui dépend, lui, de l’apparence. Arendt écrit : « notre sens du réel ( feeling for reality ) dépend entièrement de l’apparence, et donc de l’existence d’un domaine public où les choses peuvent apparaître en échappant aux ténèbres de la vie cachée, le crépuscule lui-même qui baigne notre vie privée, notre vie intime, est un reflet de la lumière crue du domaine public. » (53) 2 Sauf mention contraire, les citations renvoient à l’ouvrage de Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne ( The Human Condition , 1958), trad. Georges Fradier, 1961. 3 Nous reprenons dans cette section des idées et certains passages, légèrement modifiés, de notre thèse de doctorat, L’itinéraire de pensée de Hannah Arendt (1998). Disponible en ligne sur le site de la Bibliothèque Nationale du Canada.

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