AGAPES FRANCOPHONES 2022

La disparition de l’espace public ou la perte de la distance _____________________________________________________________ 99 Le domaine public est, donc, un espace commun, toujours virtuel, à une communauté donnée, où nous pouvons « être vus et entendus de tous ». Normatif, cet espace insaisissable pour lui-même détermine, sans jamais le faire définitivement, la réalité du monde et en garantit la pérennité. Le réel est donc fondé sur la foi qu’un acte ou une parole peut toujours être perçu par tous ; autrement, aussi bien les actes que les paroles resteraient abstraits. L’espace public repose sur le témoignage potentiel d’une communauté dont il assume l’unité ; il ouvre un espace commun. Ainsi, le public, détermine l’espace de ce qui est commun et communicable. Fondé sur une phénoménologie, il désigne une pluralité irréductible de perspectives dont la diversité des points de vue et le fruit d’un jugement commun est le gage de la réussite et de la vitalité de l’action politique 4 . La distinction qu’opéraient les Anciens entre vie privée et vie publique constituait une frontière si bien délimitée que chaque mode de vie en était proprement séparé. Cette frontière était si « étanche » que la vie publique devait se penser comme un « arrachement » à la vie somme toute assurée et tranquille du chez soi. Hannah Arendt écrivait en ce sens que : « Pour quitter son foyer, à l’origine afin de s’embarquer vers l’aventure et la gloire, plus tard afin de se consacrer simplement aux affaires de la cité, il fallait du courage puisque c’était seulement au sein de la famille que l’homme s’occupait en premier lieu de sa vie et de sa sécurité. Qui entrait en politique devait d’abord être prêt à risquer sa vie, et un trop grand amour de la vie faisait obstacle à la liberté, c’était un signe certain de servilité. » (74) La primauté du public sur tout autre mode de vie, qu’on peut penser à partir des Anciens, doit donc se comprendre dans le premier sens du domaine privé. Car c’est par la primauté donnée au sens du réel que procure l’espace public que nous sommes renvoyés d’abord au sens premier du privé comme privation et isolement. Vivre une vie privée signifie d’abord être privé « de la réalité qui provient de ce que l’on est vu et entendu par autrui [...] être privé de la possibilité d’accomplir quelque chose de plus permanent que la vie ». Bref, « la privation de la vie privée tient à l’absence des autres » (99). Au sens où les Grecs l’entendaient, le domaine de la vie privée correspondait aux activités de la vie familiale, domestique, liée, sans plus, à la vie biologique. La vie de la famille, l’intimité, loin d’être régie par l’égalité, était sous la domination non seulement du pouvoir absolu du chef de famille mais aux besoins naturels à combler. La vie familiale reste encore une vie rivée à la nécessité et s’identifie encore au foyer assurant la protection et la sécurité de la vie. En fait la vie de famille fut la seule définition que donnèrent les Grecs de la vie privée et, pour cette raison, en un certain sens, ils l’ont mésestimée. Car le privé est « privatif » au sens où vivre une vie privée veut dire être privé de la vie libre conférée par l’espace public ; inversement, vivre une vie publique signifiait qu’on s’était libéré des tâches domestiques nécessaires du domaine privé. Si les Grecs ont circonscrit le domaine d’activités de la vie privée, c’est 4 Voir à ce sujet A. Enegren, La pensée politique de Hannah Arendt , p. 68-70.

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