AGAPES FRANCOPHONES 2022

Luc Vigneault Université de Moncton, N.-B., Canada _____________________________________________________________ 100 à la tradition politique romaine que nous devons l’éclaircissement du sens de la vie privée. Ce second trait du privé se range au nombre des caractéristiques essentielles d’une vie politique émancipée qui, pour les Romains notamment, implique un lieu possible de retrait de l’arène publique. La vie privée est ici marquée par le retrait et signifie un lieu où l’on peut se retirer en toute tranquillité pour se retrouver chez soi loin des regards et des sollicitations. C’est le souci qu’une vie doit se préserver et se cacher de « la lumière crue » du public qui définit ici l’importance d’une vie privée. Arendt écrit en ce sens que le caractère non-privatif du domaine privé vient à l’origine de ce que le foyer était le lieu de la naissance et de la mort, qui doit rester caché au domaine public parce qu’il abrite les choses cachées au regard, impénétrables à la connaissance. Lieu caché, parce que l’homme ne sait pas quand il naît ni où il va quand il meurt (70-72). À l’origine, le domaine privé est donc défini comme le domaine du caché et du secret, à l’abri du regard public et sans signification pour lui. Espace intérieur visible uniquement par la structure de la propriété, le privé est aussi le lieu à partir duquel nous pouvons nous insérer dans la vie publique et prendre part aux activités politiques. Mieux encore, le domaine privé est la garantie d’une protection contre la lumière crue de la publicité mondaine et il préserve ainsi « l’ombre des choses qui ont besoin du secret pour s’y cacher » (113). Mais l’intensification et l’enrichissement de la vie privée, « la gamme des émotions subjectives et des sentiments privés [...] se fera toujours aux dépens de la certitude de la réalité du monde et des hommes ». À l’inverse, sans la qualité « abritante » de la vie privée, le monde « tout en restant visible, perd la qualité de le devenir à partir d’un fond sombre qui doit demeurer caché à moins de perdre sa profondeur en un sens non subjectif et très réel. » (90 et suiv.) Ce qu’il faut retenir de cette distinction du privé et du public c’est précisément la démarcation franche et constante des deux domaines d’activités. Du point de vue strictement politique, la distinction elle-même de ces deux domaines rend visible un espace commun de paroles et d’actions : cet espace circonscrit celui du politique. À partir de la possibilité de cet espace visible et manifeste peut s’instituer un sens commun. La confusion de ces domaines, qui étaient des points de repères inflexibles pour les Anciens, signifie l’obscurcissement de la clarté du politique. Pour le dire positivement, la perte de cette distinction privé-public équivaut à une perte de l’espace politique comme tel, rendu progressivement indistinct. La confusion du privé et du public entraîne la perte du politique. Hantée par l’horizon du totalitarisme, qui parachève cette confusion, Arendt fait le sombre constat que la modernité a aboli la distinction jadis étanche entre ces deux domaines. La disparition de cet abîme, écrit Arendt, que les Anciens devaient franchir chaque jour afin de transcender l’étroit domaine familial et « accéder » au domaine politique, « est un phénomène essentiellement moderne » (71-72). Ce manque de clarification du domaine privé et du domaine public est l’une des caractéristiques de la modernité, et justifie en bonne partie le

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