AGAPES FRANCOPHONES 2022

La disparition de l’espace public ou la perte de la distance _____________________________________________________________ 101 diagnostic que pose Arendt sur la crise de l’État moderne. Par rapport à l’ancienne distinction entre ces deux domaines, et à la force que celle-ci possédait dans l’équilibre de la vie antique, Arendt constate que la modernité favorise la dissolution progressive des axiomes fondamentaux sur lesquels repose la constitution d’un monde commun. La perte de distinction entre le privé et le public – la disparition de l’un entraînant inévitablement celle de l’autre – accroît l’occultation des activités propres de la vita activa ; une perte de repères de ce qu’est l’action politique à la faveur de sa socialisation. 2. La socialisation de l’espace public Dans sa critique de la modernité, Hannah Arendt dénonce d’abord un « dépérissement » ( withering ) du domaine de l’activité publique ou, plutôt, de sa transformation en une sphère de gouvernement très étroite ; à l’époque de Marx, la structure de cette gouvernance avait déjà dépéri. Elle écrit : « le dépérissement de l’État avait été précédé d’un dépérissement du domaine public, il s’était transformé en “ménage” national (sa socialisation) ; [mais] de nos jours, il a commencé à disparaître complètement dans la sphère impersonnelle, plus étroite encore de l’administration » (101). L’impersonnalité de l’administration publique n’est pas uniquement le résultat de la disparition de l’espace public mais est aussi corrélatif de celui de la vie privée – puisque les deux domaines, nous le savons maintenant, demeurent intrinsèquement liés. La perte de distinction est donc une nouvelle « aliénation » au sens propre et Arendt l’identifie à l’apparition d’un phénomène nouveau, typique de la modernité : l’avènement du social et de la socialisation de l’espace public. Aujourd’hui, plus qu’à tout autre époque, nous accordons la priorité à la « société » comme telle, à ses besoins et ses exigences. La société comme telle, malgré l’importance publique qu’elle revêt, malgré le fait qu’elle corresponde encore et toujours à l’ensemble de la satisfaction de nos besoins reste essentiellement « la forme sous laquelle [...] les hommes dépendent les uns les autres pour vivre et rien de plus ». La société au sens strict n’est rien d’autre que « la forme sous laquelle on permet aux activités concernant la survie pure et simple de paraître en public » (86). Cet avènement du social, dominant entièrement l’espace public, caractérise l’état actuel du politique. Son apparition implique la confusion du domaine social et du domaine politique. Confusion où le politique – qui traditionnellement s’est toujours distingué de la nécessité de vivre – perd ses droits et son authenticité. Arendt écrit : « [D]epuis l’accession de la société, autrement dit du "ménage" ( oikia ) ou des activités économiques, au domaine public, l’économie et tous les problèmes relevant jadis de la sphère familiale sont devenus des préoccupations collectives. En fait, dans le monde moderne les deux domaines se recouvrent constamment comme des vagues dans le flot incessant de la vie. » (86) En fait, l’esprit moderne superpose les deux domaines au profit d’une socialisation des hommes, non plus maintenant déterminée par les classes politiques (distinctes par leur pouvoir d’action) mais déterminés maintenant

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