AGAPES FRANCOPHONES 2022
Luc Vigneault Université de Moncton, N.-B., Canada _____________________________________________________________ 102 par leur pouvoir économique. Un pouvoir nécessaire mais qui fut toujours situé dans le domaine privé des affaires familiales ( oikos ). C’est cet intérêt prioritaire pour l’économie qui est à l’origine de l’apparition publique de l’activité reliée au domaine de la nécessité. La question de l’économie introduite dans la perspective restreinte du libéralisme économique est devenue vraisemblablement la préoccupation non seulement centrale mais quasi exclusive de la politique d’aujourd’hui. Elle entraîne la subordination du politique à l’économique à l’avantage de la « grande famille éclatée » qu’est devenue la société humaine contemporaine. Voilà donc la thèse centrale que soutient Arendt dans sa critique de la modernité : la société dans sa figure moderne a supplanté le domaine public. Par conséquent, la spécificité de l’espace politique, comme espace autonome (c’est-à-dire ayant ses propres finalités et son propre dynamisme) d’action et de parole, a été oubliée ou est méconnue. « L’ère du social » commence à partir du moment où la vie privée envahit le domaine public, en posant ses exigences liées à la nécessité de vivre. Elle efface ainsi les distinctions qui régnaient jadis entre le public et le privé. Cela équivaut à une perte de la distinction privé-public, perte consacrée par le concept moderne de la société, entraîne la venue d’un conformisme où la capacité de juger de l’individu se trouve remplacée par la norme sociale. Car l’exercice de cette distinction, en tant qu’activité d’évaluer et de situer les événements, requiert un espace de délibération capable de reconnaître l’action (qui est toujours une initiative individuelle en interaction avec la communauté). La socialisation a aboli la distinction de la vie privée et de la vie publique, et occulte la dynamique de l’action politique comme initiative et recherche des fins. Elle équivaut, à toute fin utile, à une liquidation du fait humain le plus essentiel à l’activité politique : celui de la pluralité. Sa dissolution radicale dans la domination et les régimes totalitaires réapparaît, selon Arendt, dans le phénomène, lui aussi sans précédent, de la socialisation. La socialisation implique la réduction de la communauté politique en un « objet unique » antérieur au gouvernement, à un pouvoir invisible et anonyme. En tant qu’il affecte les axiomes de la constitution d’un monde commun, l’avènement de la société moderne, et plus précisément la socialisation de la sphère politique, met en question la préservation de notre monde et la visibilité d’un sens commun. Le monde commun, nous dit Arendt, est non seulement ce qui « transcende notre vie aussi bien dans le passé que dans l’avenir », il est « ce que nous avons en commun non seulement avec nos contemporains, mais aussi avec ceux qui sont passés et avec ceux qui viendront après nous ». Mais ce monde commun, ajoute-t-elle, « ne peut résister au va-et-vient des générations que dans la mesure où il paraît en public » (95). Malgré l’étonnante capacité de la production industrielle qui fut le résultat de l’économisme triomphant de notre époque, jamais celle-ci ne nous a garanti la pérennité du monde. Celle-ci, à l’encontre de la mentalité de
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