AGAPES FRANCOPHONES 2022

La disparition de l’espace public ou la perte de la distance _____________________________________________________________ 103 l’ homo faber , ne repose pas sur un modèle unique, mais sur la capacité, toute différente, de percevoir les choses sous une variété d’aspects pour mieux s’assurer de leur identité et afin d’accéder à la « réalité du monde, sûre et vraie ». Arendt précise : « Lorsque les choses sont vues par un grand nombre d’hommes sous une variété d’aspects sans changer d’identité, les spectateurs qui les entourent sachant qu’ils voient l’identité dans la parfaite diversité, alors, alors seulement apparaît la réalité du monde, sûre et vraie. Dans les conditions d’un monde commun, ce n’est pas d’abord la nature commune de tous les hommes qui garantit le réel; c’est plutôt le fait que malgré les différences de localisation et la variété des perspectives qui en résultent, tous s’intéressent toujours au même objet. [...] Le monde commun prend fin lorsqu’on ne le voit que sous un seul aspect, lorsqu’il n’a le droit de se présenter que dans une seule perspective. » (98-99) Arendt oppose le monde commun, résultat de la dynamique de l’espace public et de la conversation démocratique, et la société économique dont l’unique objectif est celle de régler les problèmes d’argent et de l’économie. Les besoins qui se manifestent en celle-ci sont subjectifs et innombrables. On ne peut fonder sur eux un monde commun. Celui-ci exige au contraire que ceux qui s’y présentent aient des places différentes et puissent entendre et voir d’une manière différente, c’est-à-dire sous des perspectives diverses, les objets en discussion. Avec la famille et la société économique, les besoins individuels occupent toute la place dans l’espace public. Une telle économie de marché et de besoins engage une priorité qui implique tout simplement une disparition de l’espace public. Voilà l’important. 3. Le nouvel espace public L’empiètement de l’espace privé sur l’espace publico-politique qu’avait diagnostiqué Hannah Arendt dans les années 1950 ne s’est malheureusement pas estompé, bien au contraire. L’avènement de la socialisation de l’espace public s’est étendu dans une telle proportion aujourd’hui qu’il occupe tout l’espace. Nous n’avons qu’à regarder ce que sont devenus les débats politiques – et particulièrement en période électorale – trop souvent, non plus de véritables débats sur des enjeux fondamentaux du vivre ensemble mais une course au magasinage d’électorats à grands coups de promesses distribuées aux quatre vents. Cette dynamique n’est pas la faute des politiciens, comprenons-nous, c’est ce que les gens veulent; qu’on règle leurs problèmes et qu’on réponde à leurs besoins. Les récents développements des technologies de communication nous en dit également beaucoup sur la nature de notre nouvel espace public. Il semble bien que nous sommes dans une logique d’effacement, voire de disparition de la distinction entre le privé et le public. La venue des médias sociaux, dernière révolution sociale, a fait de la sphère de communication publique un théâtre à ciel ouvert de la vie privée de chacun où s’abreuvent allègrement les grandes agences de publicité engrangeant leur banque de données sans que personne y voit quoi que ce soit. Privé ? Public ? Nous ne

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