AGAPES FRANCOPHONES 2022

Luc Vigneault Université de Moncton, N.-B., Canada _____________________________________________________________ 104 savons plus. Cette dangereuse incapacité à distinguer ce qui tient d’un domaine plutôt que l’autre, allait nous amener, pensait Arendt, à perdre peu à peu notre capacité de jugement. C’est un peu à cela que nous assistons aujourd’hui sur notre dite place publique. La marche de l’individualisme, de l’égocentrisme, voire du narcissisme, du culte identitaire, des revendications singulières, minoritaires n’est pas sans lien avec ce phénomène. Et je ne crois pas qu’on ait encore vu la fin. Les nouveaux courants propagés dans et par la culture universitaire américaine (initiés dans les années 1990) sont maintenant bien présents dans le discours public sans que nous prenions conscience qu’ils dilapident le sens du public. On pourrait citer plusieurs exemples, influencés par des auteures américaines comme Judith Butler, qui ont reconfiguré la dynamique des discussions de l’espace public en excluant une partie de la sémantique et de la rhétorique traditionnelles de la discussion publique. En excluant d’emblée un ensemble terminologique ou en le taxant d’idéologie dans un sens péjoratif (racisme, sexisme, phobie de toutes sortes, colonialisme, etc.) on exclut de la conversation démocratique les acteurs qui, supposément n’adhèrent pas à ce régime de la diversité. Si dans un débat public, une discussion démocratique, on ne peut plus dire ce que l’on pense, dans les mots que l’on pense, est-il encore question d’un débat démocratique ? Il y a eu pourtant quelques lueurs d’espoirs, quelques projets d’espace public dynamique et qui regardait le destin avec une soif d’action. Je pense, dans mon cas, à mon coin de pays et ce que nous avons appelé dans les années 1960 la Révolution tranquille au Québec. Belle expression qui signifiait à la fois l’idée de changements radicaux mais aussi se radicalité qui pouvait se faire sans effusion de sang. Une révolution qui a permis de repenser dans un espace public actif un nouveau Bien commun . Un nouveau projet politique : l’indépendance ; mais aussi un nouveau système d’éducation, un nouveau système de santé, le développement et la promotion des institutions culturelles, la promotion de la langue française, de nouveaux leviers économiques, une laïcisation des institutions publiques. Dans les années 1960, lors de la Révolution tranquille , le Québec a connu une merveilleuse période de débat public libre, tout en combattant la censure de l’Église catholique. Hannah Arendt parle souvent de bonheur public comme des petits interstices qui se vivent dans l’histoire avant de disparaître pour longtemps. C’est un peu ce qui s’est passé au Québec. L’espace public s’est refermé. Nous pensions que la censure était chose du passé, mais voilà que nous nous sommes trompés. La situation n’a pas duré. Nous nous retrouvons aujourd’hui avec un contexte où la censure refait surface. Sommes-nous passés d’un état policier à un état où tous peuvent être citoyens policiers, comme le dit Frédéric Beigbeder ? La question me semble des plus pertinentes. Beigbeder écrit dans son dernier essai : « [J]e suis politiquement correct. Décourager la publication de textes sexistes, racistes ou homophobes me semble absolument indispensable. […] Mais je suis aujourd’hui obligé d’admettre que le politiquement correct détruit la liberté d’expression de nombreuses manières, toutes très aimables. Le point commun

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