AGAPES FRANCOPHONES 2022
La disparition de l’espace public ou la perte de la distance _____________________________________________________________ 105 entre la crise sanitaire et la cancel culture est l’hypersensibilité. Nous sommes entrés dans une ère douillette. Non seulement nous n’acceptons plus d’être malades, mais nous refusons même d’être vexés. Tout le monde s’improvise flic : dans la rue si un passant ne porte pas son masque, et sur Twitter si quelqu’un écrit une phrase qui nous déplaît. Nous critiquons l’État-policier alors que le problème c’est nous : les citoyens policiers. Pourquoi tout le monde est-il devenu si susceptible ? » (Beigbeder 2021, 16) Serait-ce que nous ne pouvons plus distinguer le privé et le public? Nous sommes maintenant face à un nouvel ordre moral, plus implacable que l’ancien. Les courants idéologiques de la gauche radicale nous mettent à l’épreuve d’une nouvelle censure : liberté d’expression, liberté académique, liberté universitaire, liberté littéraire sont en jeu. Nous sommes totalement à contre-courant de l’idéologie des Lumières où la pluralité de perspectives était le meilleur des points de vue. C’est ce que Kant appelait la mentalité élargie. À la lumière de notre problématique, on peut se demander ce qui fait défaut. Ce qui fait que nous ne comprenions plus rien entre ce qui délimite l’espace public et l’espace privé. D’un point de vue philosophique, la question est claire. Cette situation représente un manque de distance. Et cette distance, nous pouvons l’entendre comme un manque de respect. Qu’est-ce que c’est que le respect ? Le respect, c’est justement la distance. Étymologiquement, respecter, c’est regarder par derrière. Regarder derrière soi, regarder derrière son épaule pour être plus juste. C’est aussi une distance qui intègre un autre temps : le temps de prendre une distance. Le respect, écrit Byung-Chul Han, suppose un « regard distancié, un pathos de l’écart . Or celui-ci est aujourd’hui éclipsé par une exhibition immédiate caractéristique du spectacle ». Et « spectacle » ( spectare ) et respect ( respectare ) tiennent de la même racine étymologique latine, à la différence fondamentale que l’un est sans distance alors que l’autre n’est que vertu de la distance. Cela fait dire à Byung-Chul Han que « le respect est la pierre angulaire de la sphère publique. Sans lui, celle-ci se délite […]. Le manque de distance conduit à une interpénétration des deux sphères, privée et publique » (Han 2015, 9-10). Sans distance, non seulement se présente uniquement un monde de spectacle et de scandale à répétition, mais disparaît l’horizon d’un monde commun. Références bibliographiques Arendt, Hannah, Condition de l’homme moderne ( The Human Condition , 1958), trad. de l’anglais par Georges Fradier, préface de Paul Ricoeur, Paris, Calmann-Lévy, Coll. Agora, 1961. Beigbeder, Frédéric, Bibliothèque de survie , Paris, L’Observatoire, 2021. Enegren, André, La pensée politique de Hannah Arendt , Paris, PUF, 1984. Han, Byung-Chul, Dans la nuée. Réflexions sur le numérique , traduit de l’allemand par Mathieu Dumont, Paris, Actes Sud, 2015. Vigneault, Luc, L’itinéraire de pensée de Hannah Arendt (thèse de doctorat, Université Laval, Québec), 1998. Bibliothèque Nationale du Canada. [En ligne]. <https://www.collectionscanada.gc.ca/obj/s4/f2/dsk1/tape9/PQDD_0004/NQ3 9404.pdf>.
Made with FlippingBook
RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=