AGAPES FRANCOPHONES 2022
Des « anthropophages » ou comment lire Montaigne Sanda BADESCU Université de l’Île-du-Prince-Édouard, Canada Résumé . S’il faut croire Jean-Luc Alber, la traduction en français de la bien connue l’expression anglaise « politically correct » n’est pas seulement un calque mais elle nous envoie au moins aussi loin que le communisme soviétique du début du XX e siècle où elle indiquerait la soumission complète au Parti (Alber 2002, 5). Ce nouveau langage signifierait une nouvelle langue de bois qui dissimule et envoie à une autre réalité qui doit être déchiffrée. Cependant le « politiquement correct » s’obstine à hanter les journaux et discours publics. Si aveugle devient non-voyant , pauvre sera remplacé par économiquement marginalisé (Farid 2009, 90 et 93), « les sauvages », qui s’opposaient aux primitifs, se transforment en Indiens ou Amérindiens pour arriver aux Premières nations , puis aux Autochtones ou mieux encore les peuples autochtones (Lemieux 1993, 33). Comment pourrions-nous lire aujourd’hui certains essais de Montaigne, dont « Des cannibales », qui portent sur les peuples habitant l’Amérique, même si l’auteur affirme qu’il ne trouve « rien de barbare et de sauvage dans cette nation » (203) ? Comment lirions-nous et surtout comment enseignerions-nous à un nouveau public, à une génération qui connaît mal ou point le contexte historique de l’un des plus importants philosophes que la France n’ait jamais produit ? Faut-il l’amputer, le censurer ou mieux encore lui « manger », anéantir les mots en traduction moderne (ce que la traduction Lanly de 2009 n’a pas encore osé, bien qu’elle donne des explications supplémentaires en bas de page) ? Ou éviterions- nous simplement de toucher aux essais problématiques de Montaigne ? Abstract. According to Jean-Luc Alber, the French equivalent of the phrase “politically correct” is a loan word ( calque ); furthermore, it originates in Soviet communism at the beginning of the 20th century, indicating complete submission to the Party (Alber 2002, 5). This new language would mean a new stereotyping language ( langue de bois ) which encodes and implies an alternative reality which must be deciphered. Despite this difficulty, “political correctness” persists in media and public speeches. “Blind” becomes “visually impaired”, “poor” is replaced by “economically marginalized” (Farid 2009, 90 and 93), “savages”, are transformed gradually into “Indians” or “Amerindians”, “First Nations”, then “Aboriginals” or better still “Indigenous People” (Lemieux 1993, 33). How, today, can we read some of Montaigne’s essays such as “On cannibals” which focuses on the inhabitants of 16th century America even though he insists that he finds “nothing barbaric and savage in this nation” (203)? How should we read and how should we teach to a new audience, a generation that knows little or nothing about the historical context of one of the most important philosophers France has ever produced? Should we amputate the text, censor it, or better yet “eat” it, annihilate the words in a French modern translation (which the Lanly translation of 2009 has not yet dared to do, although it gives additional explanations at the bottom of the page)? Or should we simply avoid approaching Montaigne’s problematic essays ? Mots clés : Montaigne, cannibale, sauvage, la « découverte » de l’Amérique Keywords : Montaigne, cannibals, salvages, “discovery of America” Le vocabulaire étiqueté comme « politically correct » devient graduellement une puissante vague qui nous emporte. Entré dans l’usage au XX e siècle, le « politically correct », traduit de façon très peu convaincante par politiquement correct (abrégé à p.c.) pour respecter la nature du mot (adverbe
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