AGAPES FRANCOPHONES 2022

Steven Urquhart Université de Lethbridge (Alberta), Canada _____________________________________________________________ ϭϯϬ toutefois fait l’objet de plusieurs recensions, dont celle du journaliste réputé du Devoir (Montréal), Dominic Tardif 1 . À la différence de Venise Landry, pour qui l’œuvre lance selon son blogue « une question légitime », et de Chloé Leduc-Bélanger qui invite le lecteur à « se faire sa propre idée » de l’œuvre après l’avoir analysée d’un point de vue à la fois féministe et littéraire, Tardif déclare que le roman est « cheap » : « C’est une chose d’observer que l’homme, qui trouvait le reflet de lui-même dans sa vie professionnelle, fait face au vide au moment de la retraite. C’en est une autre que de porter cette décadence au compte de madame, même sous le couvert de la fiction ». Bien que la défense des femmes par Tardif soit fort compréhensible vu leur subordination aux hommes depuis des millénaires et le fait qu’elles continuent à faire l’objet d’injustices de toutes sortes de nos jours 2 , ce jugement catégorique du roman qu’il caractérise de plein de « relents essentialistes » manque ironiquement lui-même de nuances. Il relève non d’une lecture approfondie et détaillée du roman, mais plutôt d’une dérive du « politiquement correct ». Alors que ce concept avait à l’origine une « valeur positive » et se fond sur « des valeurs universelles d’égalité et de justice » (52) selon Laurent Joffrin qui définit ainsi la bien-pensance, le terme est souvent employé de nos jours pour désigner « un mécanisme de déni du réel et d’occultation de la vérité » (Barbéris 2019, 18) 3 . Dans le cas de Tardif qui laisse entendre par sa critique que la prémisse du roman prétend à la vérité et que Gobeil a rédigé une œuvre sexiste, il ignore le caractère fort ironique du roman et ce qui est réellement dit dans cette œuvre d’ordre parodique. Certes, Gobeil se penche sur ce qu’il interprète comme le renversement traditionnel des rôles dans le couple vieillissant et taquine la femme, mais n’appuie jamais les mouvements antiféministes dénoncés par Francis Dupuis-Déri en examinant les « discours de la crise de la masculinité » 4 . C’est d’ailleurs ce que constate Martine Desjardins en disant que Gobeil se sert d’une « prose patiente et attentive » dans son œuvre qu’elle appelle un « exploit en soi, qui mérite amplement qu’on y prête l’oreille » (56) 5 . Il ne s’agit donc pas de la prise de parole de ce que Philippe Bernier Arcand appelle un faux rebelle, soit un révolté « politiquement incorrect » ou un « angry white male » (52) selon l’expression consacrée qui cherche à 1 Tardif s’est joint à l’équipe de La Presse (Montréal) en décembre 2021 à titre de journaliste surnuméraire. 2 Voir La domination masculine (1998) de Pierre Bourdieu. 3 À ce propos, on peut lire Philippe Bernier Arcand (2022) qui parvient à résumer de manière concise et convaincante l’histoire et les enjeux du politiquement correct en parlant de la gauche et de la droite. Sa réflexion analyse l’usage du concept dans plusieurs contextes et revient tout particulièrement sur la place qu’occupe cette question au Québec. 4 Voir l’étude Dupuis-Déri qui décrit ce mouvement au Québec et ailleurs comme étant « fondamentalement misogyne, puisque ce qui est féminin est présenté comme un problème, une menace, un élément toxique qui plonge le masculin en crise, qui le détruit, qui le mue en son contraire : le féminin ». (2018, 16) 5 « De sa prose patiente et attentive, Pierre Gobeil brise le silence dont les hommes s'entourent et les fait sortir de leur tanière. Un exploit en soi, qui mérite amplement qu'on y prête l'oreille. » (Desjardins 2015).

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