AGAPES FRANCOPHONES 2022
Splendeurs et misères de l’homme occidental (2015) : « roman » inter-dit de Pierre Gobeil _____________________________________________________________ ϭϯϭ véhiculer des propos antiprogressistes, mais plutôt de quelqu’un qui s’interroge sur un phénomène qu’il aurait observé. En effet, la question que pose le roman semble être plus un prétexte qu’un point d’interrogation réel et légitime pour explorer ce que l’on peut et ne peut pas dire dans la société. Elle relèverait d’un moyen pour faire réfléchir le lecteur sur la présence et la portée d’une censure officieuse ainsi que sa mainmise sur la liberté d’expression. Quant à Tardif qui tombe dans le piège que tend le roman, son jugement, destiné à discréditer ce qu’il considère être des propos injustes et inégalitaires, fait abstraction de la distance critique de l’auteur par rapport à son entreprise et de l’objectif véritable du roman. Il ne tient pas non plus compte de la signification du caractère exploratoire de l’œuvre ni de ce que représente véritablement la déconstruction de l’hypothèse de départ du narrateur au cours de l’enquête qui s’avère dérisoire avant d’échouer. Sa condamnation de l’œuvre s’apparenterait à une forme d’angélisme et correspondrait ainsi à la présence de ce que Mathieu Bock-Côté nomme, à tort ou à raison, « une orthodoxie idéologique au cœur de l’espace public, à laquelle il vaut mieux se plier si on veut s’y faire valoir et participer à la conversation civique » (2019, 11). Cela dit, il ne s’agit pas ici de faire le procès de Tardif, mais bien d’examiner les stratégies employées par Gobeil et la signification de scènes dans le roman qui anticipent et déconstruisent la légitimité des critiques possibles de l’œuvre. Autrement dit, il est question ici de montrer comment le traitement à la fois ironique et stratégique d’un sujet dit « délicat » et plutôt « interdit » (Gobeil, 17) laisse entendre qu’il existe toujours des sujets tabous dans la société, malgré des prétentions contraires 6 . En examinant de près le roman, on constate que le livre insiste sur l’importance du dialogue, d’un certain recul lorsqu’on discute de sujets controversés et joue sur la relativisation, voire sur le besoin de poser des questions et d’approfondir la compréhension de situations qui paraissent d’emblée répréhensibles avant de passer au jugement. Pour dégager ces idées, on se propose d’examiner d’abord la signification de l’indication générique et du titre du roman. Ensuite, on soulignera la nature exploratoire de la pseudo-enquête qui déjoue l’idée qu’il s’agit d’un délit d’opinion. Pour conclure, on se penchera sur l’issue de l’enquête qui laisse entendre que la diminution de l’agentivité masculine dans la vieillesse existe bel et bien, mais que la femme n’en est pas à l’origine. Ce que présente le roman n’est ni entièrement vrai, ni entièrement faux, ce qui fait en sorte que le lecteur se voit obligé de réfléchir sur la nature problématique des jugements tranchants. En relativisant à travers l’histoire l’interprétation initiale de la situation observée par le narrateur et en insistant sur l’échange des idées, le roman dénonce de biais les excès d’opinion. Il 6 On retrouve principalement chez Gobeil ce que Linda Hutcheon (1995) appellerait « provisional irony » dans son étude de communautés interprétatives. Cette forme d’ironie « undermines any firm and fixed stand » et « can act as a way of counteracting any tendency to assume a categorical or rigid position of ‘Truth’ » (51). Elle s’avère ainsi « non dogmatic, demystifying » pour certains et « evasive, hypocritical, duplicitous » pour d’autres (47).
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