AGAPES FRANCOPHONES 2022
Steven Urquhart Université de Lethbridge (Alberta), Canada _____________________________________________________________ ϭϯϮ souligne en fin de compte l’importance de parler ouvertement de sujets considérés comme tabous ou « risqués » à l’heure actuelle 7 . Pourquoi la fiction, ce titre, et l’enquête ? D’abord, pour apprécier Splendeurs et misères de l’homme occidental à sa juste valeur, il faut comprendre la signification du titre du « roman » qui constitue une reprise de Splendeurs et misères des courtisanes d’Honoré de Balzac (1838-1847). Traité de « pompeux » par Leduc-Bélanger, le titre peut initialement paraître ainsi, mais il désigne surtout l’ironie de Gobeil qui fait semblant d’adopter la posture de Balzac ou celle du « secrétaire de la société ». En effet, le clin d’œil à Balzac renvoie à l’idée que le roman imite le style plutôt caricatural du grand écrivain français et offre pour ainsi dire au lecteur une comédie humaine, basée sur ses observations de la société dans laquelle il vit. Le roman de Gobeil, comme celui de Balzac, reflète donc une certaine réalité, mais non pas la réalité ; il ne s’agit pas d’un rapport sociologique, mais bien de la mise en scène des types théâtraux dont la fonction est à la fois de divertir et d’attirer l’attention du public sur certains comportements sociaux. La mention explicite de Balzac lors d’une discussion entre le narrateur et un de ses amis (« C’est Balzac, non ? », 28) signale d’emblée qu’il ne faut pas prendre au pied de la lettre tout ce qu’il dit dans le texte, malgré l’air sérieux que revêtent par moment les commentaires et l’enquête : « Quand tu m’as dit le titre, Splendeurs et misères de l’homme occidental , j’ai pensé au fait que tout le monde a ses hauts et ses bas. Je ne voyais pas ce qu’il pouvait y avoir d’exceptionnel chez nous » (67). À ce propos, il faut dire que le détournement du titre d’un roman de Balzac, publié à la suite des Illusions perdues (1837-1843), joue sur la relativisation des jugements absolus. Chez Balzac, on laisse entendre que tout n’est pas négatif dans la vie de la courtisane, sorte de prostituée de luxe 8 , de même que Gobeil signale que tout n’est pas non plus toujours positif dans la vie de l’homme occidental, malgré les privilèges dont il bénéfice depuis toujours 9 . Autrement dit, ce qui vaut pour la femme vaut également pour l’homme qui, malgré son statut privilégié, ne constitue pas toujours l’oppresseur ou le tyran dans un rapport homme-femme. Il s’agit évidemment d’une stratégie ironique où le but n’est pas tant d’affirmer, mais plutôt de remettre en question. En reprenant la politique d’égalité et le concept du relativisme, le titre et le roman jouent sur la nature souvent tranchante des jugements politiquement corrects et incorrects et laissent entendre que l’homme blanc occidental peut aussi être à plaindre par moments. En d’autres termes, le titre cherche à déconstruire la validité des généralisations dont se 7 L’historien des sciences Yves Gingras (2014, 266-268) parle pour sa part d’« objets chauds ». 8 Voir Femmes d’exception, femmes d’influence : une histoire des courtisanes au XIX e siècle de Catherine Authier (2015). 9 Voir « Patriarchy, Male Privilege and the Consequences of Living in a Patriarchal Society » de Thomas Keith (2017).
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