AGAPES FRANCOPHONES 2022
Splendeurs et misères de l’homme occidental (2015) : « roman » inter-dit de Pierre Gobeil _____________________________________________________________ ϭϯϯ servent les deux groupes pour défendre leurs positions respectives et insiste plutôt sur le caractère relatif de tout propos. Quant à l’indication générique « roman », elle souligne le côté fictif de l’œuvre et invite donc le lecteur à prendre du recul par rapport à ce qui y est véritablement dit. Cette idée est d’ailleurs explicitée dès le début du roman quand le premier candidat parle du projet de l’Auteur d’écrire une œuvre littéraire à partir de l’enquête : « Je sais que tu conçois la fabrication d’un livre, et tout ce qui a trait à la littérature en général, comme quelque chose d’assez loin du vécu » (15). Alors que la fiction peut effectivement servir d’abri à des propos inappropriés, l’indication générique ne revêt pas cette fonction ici, et surtout puisqu’on sait que Gobeil est justement un « romancier » 10 . Il ne s’en cache pas, et l’enquête, composée de témoignages qui se trouvent au cœur de l’œuvre, affiche sans détour sa nature expérimentale. Il s’agit, comme l’indique l’étymologie du genre, d’une œuvre mêlant le réel et l’imaginaire qui cherche à tester une hypothèse ; l’enquête ne relève, comme l’explique le narrateur qui est Gobeil sans toutefois l’être, de la recherche de la vérité que « [d]ans la mesure du possible » (59). Conscient du fait que certaines vérités existent, mais que la perspective relève d’un facteur déterminant dans le jugement de la plupart des questions, Gobeil invite le lecteur à s’interroger sur le bien-fondé des enjeux que soulève l’Auteur au cours de son enquête. Accusé par Tardif d’adopter la fiction comme mesure de protection, Gobeil joue astucieusement sur cette idée et laisse entendre que le choix du genre n’était pas le sien ; il était plutôt imposé par la présence une censure sociale implicite : « À la demande même de ce premier témoin, les noms, et tout ce qui pouvait contribuer d’une façon ou d’une autre à l’identification de nos interlocuteurs, ont été changés et, pour qu’il puisse jouir d’une plus grande liberté d’action, l’auteur de ce texte, qui finalement publiera tout seul cette recherche au caractère incomplet, a choisi de qualifier son ouvrage de roman. » (12) Insistant ici sur la liberté d’expression, Gobeil qui adopte la lettre « A » en tant que narrateur dans les entrevues, joue non seulement sur la distinction à faire entre l’Auteur et le narrateur dans le contexte littéraire, mais aussi sur l’idée qu’il ne s’agit pas de la mise en scène de son opinion personnelle. En s’appropriant les principes éthiques à la base des méthodes qualitatives utilisées dans les sciences sociales pour régler les relations avec les répondants dans leur recherche de vérités objectives, Gobeil laisse entendre que ce que l’on lit ne relève pas d’un manifeste misogyne, mais plutôt des résultats d’une exploration désintéressée. Que le lecteur y croie ou non, cette stratégie joue sur l’impartialité souvent requise lorsqu’il s’agit de se prononcer sur un sujet potentiellement controversé dans un monde où, selon Bock-Côté, il « y a des zones où ne pas aller, des sujets glissants, des thèmes interdits » (2019, 20). Chez Gobeil, le 10 Leduc-Bélanger (2015) reconnait cette idée et note que la « littérature n’a pas à être utile, à faire avancer la société, à servir une cause ».
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