AGAPES FRANCOPHONES 2022

Steven Urquhart Université de Lethbridge (Alberta), Canada _____________________________________________________________ ϭϯϰ « je » de l’instance narrative constitue donc un « jeu » et laisse implicitement entendre qu’il aurait peut-être été difficile d’aborder autrement la question qu’il pose dans l’œuvre. La soi-disant adoption de l’impartialité et de l’enquête participe d’un essai, et semble remplacer l’essai que Gobeil n’osait rédiger, surtout dans une province où le féminisme constitue un mouvement fort actif dans la société depuis assez longtemps 11 . En effet, le jeu que l’on trouve au centre de l’œuvre fait un clin d’œil à la présence d’une censure implicite dans la société occidentale qui constitue, malgré ses prétentions à la tolérance, un lieu toujours plein de tabous 12 . Selon Venise Landry, l’Auteur « marche sur des œufs » mais en faisant comprendre qu’il faut tout de même explorer les malaises de la société lorsqu’il fait dire à un candidat dont la femme épie leur conversation : « C’est parfois un jeu dangereux, la vérité » (82). Pince-sans-rire, une telle déclaration joue sur la contradiction entre les appels à la liberté d’expression et la censure et signale que la vérité est souvent liée à la perspective. En effet, cette déclaration laisse entendre par sa nature ironique que l’Auteur ne croit pas vraiment à la validité de son enquête, mais qu’il cherche à explorer ce qui relève d’un interdit dans la société occidentale 13 où selon d’aucuns « [c]ertaines questions sont considérées tranchées une fois pour toutes » (Bock-Côté 2019, 20). L’invention d’une enquête qu’il présente comme étant réelle déconstruit les accusations de lâcheté qu’on peut porter contre lui et constitue une réponse dérisoire à la demande implicite de preuves de la part du lecteur quand on pose une question difficile. Qui plus est, pour contrecarrer l’idée que l’enquête (qui n’est pas une étude complète) constitue un simple prétexte pour s’attaquer à la femme, l’Auteur explique qu’elle est le résultat non du fruit de son imagination à lui, mais du hasard. En parlant avec son premier interviewé, Jules, une connaissance de longue date dont le prénom renvoie à l’homme ordinaire, l’Auteur explique que l’idée de l’enquête lui est venue par inadvertance lors de discussions informelles où il avait l’impression d’avoir touché à un « interdit », voire à « quelque chose de sensible » dont « on préfère ne pas entendre parler » (17). L’enquête joue ainsi sur l’idée bien connue et généralement acceptée que le hasard et la curiosité, voire le questionnement, participent des grandes découvertes 14 . À ce propos, l’Auteur explique à ses amis qu’il n’a pas encore tout à fait « cerné » l’objet de sa curiosité et qu’il en recherche donc une certaine clarification. Lorsqu’il déclare à Jules en parlant de l’interdit que ce « n’est 11 Voir Le féminisme québécois raconté à Camille de Micheline Dumont (2008). 12 À ce propos, Claude Javeau déclare que les « positions dissidentes sont alors repoussées dans des marges confidentielles, sauf quand leur caractère choquant peut être l’objet d’une récupération par le marché des idées » (2005, 6). 13 Voir Hutcheon (1994, 47-56) sur les formes de l’ironie « ludic, distancing, self protective ». 14 Jankélévitch (1964, 76) semble décrire l’approche de Gobeil en disant que l’ironiste « fait semblant de jouer le jeu de son ennemi, parle son langage, rit bruyamment de ses bons mots, surenchérit en toute occasion sur sa sagesse soufflée ».

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