AGAPES FRANCOPHONES 2022
Splendeurs et misères de l’homme occidental (2015) : « roman » inter-dit de Pierre Gobeil _____________________________________________________________ ϭϰϯ Ayant procédé « lentement » et « avec précaution » (154) à l’instar de l’Auteur devant la neige qui tombe sur La Baie après sa rencontre avec Jean- Louis, Gobeil déploie toutes sortes de procédés astucieux pour faire passer la question qu’il pose et pour traverser enfin la tempête qu’il risque de déclencher par la nature de son sujet. En se servant de l’ironie et en mettant en relief des contre-discours qui sont plutôt progressistes et qui critiquent le point de vue de ceux qui s’estiment lésinés par les actions de la femme dans le couple vieillissant, le romancier ne présente pas une vérité, mais une sorte de demi-vérité. Son propos relève d’un « inter-dit » ; il s’agit à la fois d’un commentaire et d’une interrogation qui se trouvent entre les lignes et qui soulignent la pluralité des enjeux qu’il faut considérer pour bien comprendre une question, qu’elle soit perçue comme étant controversée ou non. Alors qu’il tente d’attirer l’attention des gens sur un phénomène observable à son avis, il fait également comprendre que la femme qui malmène son mari vieillissant n’est une proposition ni universelle ni omniprésente dans les couples. Ce qu’il observe sert finalement à attirer l’attention sur les préjugés des gens et à soulever l’idée que l’on peut souvent trouver des réponses aux questions difficiles si on ose s’interroger de manière honnête et candide sur ce qu’il en est en réalité. Alors que le roman peut donner l’impression au premier abord qu’il s’attaque de façon gratuite et subreptice à la femme afin de mieux la dénigrer, une analyse détaillée de l’œuvre montre, comme on vient de le voir, que ce n’est pas du tout le cas et que le roman joue au contraire sur la concession et par là sur la présence d’une censure implicite dans la société. Le texte insiste sur le questionnement et la non-réponse ; il cherche non à affirmer, mais plutôt à mettre en cause et à relativiser les opinions tranchantes, qu’elles soient politiquement correctes ou incorrectes à travers la discussion. Il n’est pas question, par exemple, de prendre à la légère la misogynie, le racisme ou la xénophobie, mais il ne faut pas non plus réagir selon l’idéologie dominante qui peut, en cherchant à protéger les vulnérables de la société, transformer « l’originalité en orthodoxie, et l’anticonformisme affiché en banal conformisme » (Javeau, 6). Si on se fie à ce que l’on découvre à travers un examen détaillé de l’enquête au centre du roman de Gobeil, il est question avant de se prononcer sur une affaire, quelle que soit sa nature, d’en peser le pour et le contre et d’en examiner la complexité de manière posée et non réactionnaire. À ce propos, l’humour que l’on retrouve dans le roman correspond ainsi à l’importance dans le jugement de la distance critique par rapport à soi et vis-à-vis des rapports humains et du monde. Caractérisé par Tardif comme un « roman au titre pompeusement balzacien », il est clair que Splendeurs et misères de l’homme occidental est bien plus que cela et qu’il rappelle même par son côté ludique certains aspects des œuvres philosophiques du XVIII e siècle 24 . En effet, il s’agit sans doute d’un trait à explorer à l’avenir dans ce roman qui affiche son ironie dès le titre et 24 Ici, on pense entre autres aux œuvres comme Candide, ou l’Optimisme de Voltaire (1759) et Le Neveu de Rameau de Diderot.
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