AGAPES FRANCOPHONES 2022

Steven Urquhart Université de Lethbridge (Alberta), Canada _____________________________________________________________ ϭϰϮ (180), mais fait implicitement comprendre que son enquête en valait néanmoins la peine. En écrivant à son éditeur, Éric, à qui il déclare vaguement : « Oui. C’était à la fois tout ça, mais plus que tout ça » (181), l’Auteur laisse entendre que c’est le chemin parcouru qui compte et non pas forcément la destination. En effet, le « long zigzag qui allait sans but » (182) que désigne l’Auteur en pensant aux villes qu’il a et n’a pas parcourues des deux côtés de la frontière signale l’échec de son entreprise, mais aussi l’importance de la recherche et du questionnement. Il a peut-être « erré » dans son enquête, mais cette errance lui a fait découvrir certaines choses et relève ainsi d’unmoment d’apprentissage, ce que l’on remarque quand il déclare être certain qu’il fallait « continuer de sillonner les routes, d’arpenter les villes et les villages, continuer de poser des questions » (182, je souligne). Ainsi, il semblerait en fin de compte que l’objectif principal de l’histoire ne soit pas de savoir ou non si la femme malmène son mari dans le couple vieillissant, mais bien de revendiquer plutôt le droit d’interroger les assises sociales et les idées reçues. S’adressant dans la clausule du roman aux hommes impliqués dans le récit en leur disant : « je pense à eux » (182) 23 , l’Auteur joue évidemment sur le mélodrame souvent associé aux causes perdues, mais souligne en même temps l’importance de la liberté de pensée et d’expression dans une société moderne et ouverte d’esprit. Ironique, le dénouement reprend certes le début du récit, mais fait penser au va-et-vient caractérisant le parcours de l’Auteur et l’ensemble du roman où le lecteur a affaire à des moments qui appuient et démolissent la théorie à la base de l’enquête. L’Épilogue, ce moment de réflexion après coup, fait justement penser à l’importance du dialogue dans le texte qui s’avère non seulement polyphonique, mais aussi et surtout équilibré. L’enquête, au cœur du roman, fait parfaitement appel au débat et permet sur le plan réel et symbolique à Gobeil de jouer sur une supposée impartialité que revendique le politiquement correct. À ce propos, il convient également de noter que le « caractère incomplet » (12) de l’enquête qui reste « inaboutie » (9) participe des stratégies employées par Gobeil pour nuancer ce qu’avance dans un premier temps l’Auteur et déconstruire de manière « absolue » toute accusation de misogynie. Le fait que l’Auteur envoie sa compilation d’entrevues et de réflexions à son éditeur dans du « papier Kraft » (181) – papier peu raffiné, mais utilitaire – confirme d’ailleurs l’idée que le roman relève d’une œuvre crafted , soit soigneusement conçue qui cherche à présenter non une idée toute faite, bien emballée, mais plutôt quelque chose d’imparfait, d’inachevé qu’il convient de revoir et de retravailler. Comme une sorte de brouillon présenté au lecteur, le roman relève d’un travail en cours et correspond ainsi à ce que Pierre Campion dit des textes littéraires où il ne s’agit pas de proposer « des assertions de certitudes, mais [plutôt] des formules problématiques » (421). 23 À la fin du récit, l’Auteur rappelle l’ironiste que Jankélévitch (1964) nomme « l’hésitant » (156) dont le but est de « sauve[r] ce qui peut être sauvé » (181).

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