AGAPES FRANCOPHONES 2022
L’empire de la « moraline » Simona MODREANU Université Alexandru Ioan Cuza de Ia ş i, Roumanie Résumé. Les formes contemporaines de la censure en littérature sont plus problématiques qu’ailleurs, vu que le propre de la littérature est précisément d’être un discours opposé à la langue de la communication courante, de dé-familiariser le lecteur, de secouer ses conformismes inoffensifs. La fiction apparaît dans une tradition de rupture, de négation, d’étrangéisation. Or, un nouveau totalitarisme multitudinal, massifié et planétaire sévit depuis quelques années, appelée moraline , un terme caustique sous ses apparences mièvres, indiquant une exploration horizontale de la pensée et de la sensibilité esthétique, une fausse pudibonderie ignorante de l’histoire et des lectures diachroniques. Abstract. The contemporary forms of censorship in literature are more problematic than elsewhere, given that the characteristic of literature is precisely to be a discourse opposed to the language of current communication, to de-familiarize the reader, to shake off its harmless conformisms. Fiction appears in a tradition of rupture, negation, alienation. However, a new multitudinal, massified and planetary totalitarianism has been raging for a few years, called ‛ moraline’, a caustic term under its cutesy appearances, indicating a horizontal exploration of thought and aesthetic sensibility, a false prudishness ignorant of history and readings diachronic. Mots clés : hypocrisie, moraline, sensitivity readers , censure, liberté, langue de bois Keywords : hypocrisy, ‛ moraline’, sensitivity readers, censure, freedom, doublespeak Je pense que l’une des leçons que la récente pandémie nous a brutalement infligée, dès le début, c’est d’admettre, en toute sincérité, la nécessité d’une identité. Je n’ai pas vraiment vu à l’œuvre l’esprit fédéral, de coopération mondiale sous la soutane des bonnes intentions. Au contraire même, la crise – une crise profonde, structurelle cette fois-ci – nous a soudainement dénudés de nos habits clinquants de déclarations sonores d’amour universel pour nous accoler au mur de l’essentiel : qui sommes-nous finalement ? que venons-nous faire ici-bas ? quid de la tolérance, de la solidarité, de l’acceptation de l’autre ? À chacun de donner sa réponse, aux individus comme aux grandes structures, telle l’Union Européenne ou les États-Unis, qui se sont avérées bien moins solides et intégrées que dans les pires cauchemars de leurs dirigeants. L’épaisse voile de l’hypocrisie fonctionnelle à l’échelle planétaire s’est soudainement déchirée et on a pu voir à travers. Et ce qu’on a pu saisir n’est pas forcément réjouissant. Mais c’est une vérité que l’on n’a pas le droit de recouvrir, de bâillonner et d’enfouir sous une chappe lourde jusqu’à la prochaine pandémie. Cette prise de conscience a été également linguistique. Le bien-être – fût-il relatif – génère une inflation discursive. Quand ils n’ont rien de mieux, ou de plus grave, à faire, les gens parlent et parlent jusqu’à s’enfermer progressivement dans une bulle novlangagière qu’Orwell nous aurait sans doute enviée. Quand la survie immédiate n’est pas de mise, on découvre avec enchantement nos voisins de toutes les couleurs, orientations sexuelles,
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