AGAPES FRANCOPHONES 2023
Déjouer le Je . Esthétique de l’imposture chez Gary/Ajar 123 « La vase [dans laquelle l’espèce humaine se trouverait encore, tels les reptiles de la préhistoire, en attendant leur mutation], ça n’a qu’un temps. On en sortira. » (RC 497). Dans cette logique, les multiples métamorphoses que Gary cherche à accomplir, culminant avec le majestueux délit de l’affaire Ajar, semblent avoir pour visée essentielle de dénoncer la vraie mystification de ce monde, consistant à croire que l’identité humaine est une et définitive. Menaçant d’engendrer le chaos dans l’ordre de son existence sociale et institutionnelle, devenir autre permet au romancier de déjouer ce piège, tout en laissant entrevoir à son public le caractère mensonger, voire frauduleux, de la supercherie d’un je humain infirme, limité, oppresseur, qui se prétendrait indépassable. « Est faux ce qui nous asservit, est vrai ce qui nous rend à peu près libres » (CJ 203), affirmait un des personnages de Gary, tout comme Gary lui-même (voir AH 23), renversant totalement de la sorte les rapports conventionnels entre authenticité et imposture. Réaliser enfin son roman total, dont l’affaire Ajar est une page cruciale, serait donc s’affranchir du je concentrationnaire, mais aussi concourir à l’affranchissement des autres : « Le roman libère le lecteur de l’emprisonnement dans l’identité […], pour l’ouvrir au changement en lui donnant l’expérience des identités multiples […]. » (PS 113). Par l’ébranlement profond qu’il opère dans « l’ordre des choses, avec lois de la nature » (GC 786), le geste du romancier participe donc de l’avènement de cette humanité autre, métamorphosée. Conclusion Rappelons-nous qu’un ébranlement similaire semble avoir été la raison principale pour laquelle les poètes – les créateurs de fictions – furent bannis par Platon de sa République, celle-ci ayant comme fondement nécessaire une société où les places, les fonctions, les individus étaient strictement ordonnés et immuables. Jacques Rancière le fait remarquer bien opportunément : « la proscription platonicienne des poètes se fonde sur l’impossibilité de faire deux choses en même temps ». (2000, 14). Or, l’art du romancier total, selon Gary, tout comme la scène de théâtre dans l’Antiquité, « brouille le partage des identités, des activités et des espaces » (Rancière 2000, 14). De ce chaos fécond qu’engendrent les écarts à la norme que nous venons d’analyser – un chaos analogue sur le plan du vécu au
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