AGAPES FRANCOPHONES 2023

Larisa BOTNARI Université de Bucarest, Roumanie 122 5. Emprisonnement et évasion dans et de l’identité Ce puissant conflit intérieur que nous venons de décrire n’a de chances de se voir désamorcer que si nous prenons en compte, pour finir, une variable tout aussi essentielle à la pensée de Romain Gary que sa conception du langage et son esthétique de la création romanesque. Il s’agira, enfin et surtout, de sa définition de la nature et de l’identité humaines. Celles-ci pourraient en effet être vues comme les premières incriminées dans ce procès contre la réalité, car c’est à la bêtise et à la méchanceté humaines que les grands malheurs du monde réel seraient dus. C’est ainsi que, dans La promesse de l’aube , le romancier définit sa mission et sa « vocation d’insoumis » (PA 620) comme une lutte contre ses « vieux ennemis » ( PA 621) : « Totoche, le dieu de la bêtise, […] penché sur l’épaule de nos savants » (PA 620) et dont l’ombre se dresse sur l’humanité « à chaque explosion nucléaire » (PA 620) ; « Merzavka, le dieu des vérités absolues » (PA 620), au nom desquelles il « tue, torture et opprime » (PA 621) ; « Filoche, le dieu de la petitesse, des préjugés, du mépris, de la haine […], merveilleux organisateur de mouvements de masses, de guerres, de lynchages, de persécutions » (PA 621). On comprend dès lors que l’acharnement de Gary à dénoncer la monstruosité de la Puissance vise en même temps la cruauté humaine, responsable de tant de désastres. Et pourtant, c’est précisément la nature humaine qui apparaît à la fois comme la principale voie de salut. À condition cependant de penser l’humanité et les lois de sa nature non pas comme définitivement établies et immuables, mais comme celles d’une espèce encore non achevée et en perpétuelle évolution. À l’instar du langage, mouvant et plein de possibilités, et du roman total, « bouillonnant d’une puissance intérieure qui refuse de se figer dans un “fini” » (PS 71), l’homme se présente, chez Romain Gary, dans ses « états latents et prénataux » (GC 659), « états d’esquisse et de rature » (GC 694), « de film non développé » (GC 695), n’ayant donc pas encore véritablement eu lieu. C’est une idée qui apparaît systématiquement dans l’œuvre de Gary, et dont l’incarnation peut-être la plus évidente est le personnage de Morel, protagoniste des Racines du ciel , engagé dans un combat pour la défense des éléphants, mais surtout de la dignité de l’être humain et de l’espoir de le voir un jour réalisé pleinement. « Faut jamais désespérer. […] Faut toujours essayer le plus qu’on peut. » (RC 495), répète Morel inlassablement.

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