AGAPES FRANCOPHONES 2023

Déjouer le Je . Esthétique de l’imposture chez Gary/Ajar 121 (Le Tellier 2010, 78), auteur de ses œuvres et engendré par celles-ci, l’écrivain aboutirait à une concrétisation sur le plan du vécu de son esthétique du roman, ainsi qu’au déploiement des pouvoirs de l’imagination à triompher des « rigueurs implacables de la réalité » (E 365). Cette interprétation bien enrichissante, qui est aujourd’hui privilégiée par la plupart des critiques s’intéressant à son œuvre, mérite cependant d’être confrontée à un autre aspect fondamental de la position esthétique de Romain Gary, telle qu’elle se dégage de l’ensemble de ses écrits. Celle-ci nous apparaît surtout comme fortement tiraillée. Il y a, effectivement, d’une part, la mise en avant d’une certaine mission de l’artiste et des vertus de la littérature dans la lutte contre le réel, contre ses déceptions et ses malheurs. Tout comme il y a, d’autre part, cette indéniable attitude extrêmement critique du romancier à l’égard de la création artistique en général, dénoncée souvent par Gary comme une pure illusion, faite de « simples tours de passe- passe » (Eu 12). L’écrivain, dans cette logique, n’est rien d’autre qu’un charlatan qui n’offrirait à ses lecteurs que de « douces consolations » (E 385), lui-même se réfugiant, tel un déserteur, dans ses créations, plutôt que d’agir concrètement pour changer la réalit é 6 . Comme le souligne très bien Myriam Anissimov dans sa passionnante biographie du romancier : « Gary s’était posé tout au long de sa vie le même problème que Theodor Adorno au lendemain de la Seconde Guerre mondiale : pouvait-on encore écrire des poèmes, concevoir des œuvres littéraires après Auschwitz ? » (Anissimov 2006, 837). La réponse n’y est guère évidente et il se trouve que le même Romain Gary, célébrant la toute-puissance du roman total, se déclare désabusé, vaincu et coupable de « foutre le camp » : « À la question, dans le fameux questionnaire de Proust : “Quel est le fait militaire que vous admirez le plus ?” j’avais répondu : “La fuite.” » (CB 226). Cette tension fondatrice semble constituer pour une grande part l’originalité de cette œuvre littéraire et vécue. Que deviennent donc l’affaire Ajar et les interprétations que nous pouvons en donner, considérées dans cette lumière ? 6 Nous nous permettons de renvoyer ici à notre article (voir Botnari 2022), pour une discussion circonstanciée à propos de cette tension créatrice au cœur de l’œuvre de Romain Gary.

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