AGAPES FRANCOPHONES 2023

Larisa BOTNARI Université de Bucarest, Roumanie 120 complexité d’exister à un seul de ses aspect s 5 » (PS 16), et, d’autre part, le roman « total » – une création foisonnante et multidimensionnelle, qui se nourrit de la vie réelle dans toute sa multiplicité, jusqu’à faire déborder la fiction dans la réalité et abolir ainsi toute limite entre les deux. Ce n’est qu’ainsi que l’imagination créatrice peut remporter le combat contre la Puissance, à force de brouiller les frontières et s’imposer sur le terrain même de cette dernière, décloisonnant ses horizons vers des possibilités infinies. Prenons le temps de citer plus longuement un des plus beaux et plus révélateurs passages de l’essai de Gary : [Le roman total] est un roman « ouvert », bouillonnant d’une puissance intérieure qui refuse de se figer dans un « fini », en mouvement constant, en changement constant de vérité, de vision, de sens, de point de vue, où le personnage, tantôt entièrement formé, tantôt s’ouvrant, soudain, par un côté, sur une identité nouvelle, ou sur l’inconnu, comme hésitant au bord de ses propres possibilités de se réaliser et de se réincarner, dans l’accélération de l’Histoire, du progrès, de la conscience-poursuite, témoigne d’un changement latent de péripétie et d’identité sociale, et où le mouvement de la pensée exclut tout choix définitif, toute fixation. […] Dans une telle conception, chaque identité atteinte du personnage sera évidemment dévorée par le besoin et le pressentiment de toutes les identités autres qui pourraient venir la compléter par le privilège de leur expérience unique ; et ce besoin constant de changement d’identité du personnage lui permettrait de parvenir à une somme d’expériences qui le rapprocheraient toujours d’avantage d’une plénitude de vie et d’une possession de la totalité de l’expérience humaine […]. (PS 71-72) Figure ambivalente, impertinente et libre, le picaro Sganarelle devient de la sorte un symbole du « romancier à vocation totale, Valet éternel de l’éternel Roman » (PS 22), en qui Romain Gary semble obstinément chercher à s’incarner. Si bien qu’une deuxième lecture de l’aventure Ajar prend contour, indissociable sans doute de la première. Formulée encore une fois par le romancier lui-même, elle met en évidence désormais des enjeux d’ordre esthétique, bien qu’en étroite connexion avec les enjeux existentiels soulignés antérieurement : « Et ce rêve de roman total, personnage et auteur, […] était enfin à ma portée. » (VMEA 1435). En effet, par la mise au monde d’Émile Ajar, cette créature de papier en même temps que vivante, nouveau Sganarelle « provocateur anarchiste et libre » 5 « Kafka dans l ’ angoisse de l ’ incompréhension, Céline dans la merde, Camus dans l ’ absurde, Sartre dans le néant et tous leurs disciples combinés dans l ’ aliénation, l ’ incommunication, ou dans une irréalité littéraire recherchée par névrose obsessionnelle de la réalité historique. » (PS 21).

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