AGAPES FRANCOPHONES 2023

Déjouer le Je . Esthétique de l’imposture chez Gary/Ajar 119 (Labouret 2019, XXXIX). Ses nombreuses mutations identitaires répondraient alors à une inquiétude légitime face à cet épuisement de la force vitale et créatrice de tout être humain, sentiment dépeint sous les traits de l’impuissance sexuelle dans Au-delà de cette limite votre ticket n’est plus valable (1974). Curieusement, le protagoniste de ce roman, Jack Rainer, fait appel lui aussi à un alter ego jeune et vigoureux, qu’il appelle Ruiz, dans lequel il se projette afin de surmonter ses moments de faiblesse. C’est la solution ultime qu’il met en place en puisant dans sa propre imagination, après avoir compris qu’« il est aussi vain de s’adresser aux instances toujours plus élevées de la hiérarchie que de se pourvoir en cassation contre les décrets de la nature » (ADCL 104). Le romancier, quant à lui, semble persuadé d’être parvenu à faire abroger ces décrets. Dans un entretien de 1978, alors qu’il avait 64 ans, à la question en un seul mot – « Vieillir ? » – Gary répond : « Catastrophe. Mais ça ne m’arrivera pas. Jamais. J’imagine que ce doit être une chose atroce, mais comme moi, je suis incapable de vieillir, j’ai fait un pacte avec ce monsieur là-haut, vous connaissez ? J’ai fait un pacte avec lui aux termes duquel je ne vieillirai jamais. » (AH 308). Devenir autre serait en définitive comme une dernière voie de recours pour s’opposer au verdict de l’anéantissement. À cet égard, la mystification – dont l’écrivain imaginaire Emile Ajar est le produit et le protagoniste – viendrait attester, au même titre que l’œuvre romanesque de Romain Gary, de cette vocation essentielle de la littérature et de l’écrivain, consistant, comme le dit très bien Thomas Pavel, à donner à voir « l’homme individuel saisi dans sa difficulté d’habiter le monde » (2003, 49). 4. Une victoire contre la Puissance ? La vocation que Romain Gary assignait à la littérature paraît cependant être bien plus ambitieuse. Le romancier se prononce à maintes reprises là-dessus, mais c’est dans Pour Sganarelle , son ample essai théorique paru en 1965, que l’on peut en trouver la présentation la plus détaillée. La littérature, en particulier le roman, s’y trouve en effet investie du rôle et du pouvoir de rivaliser avec ce que Gary appelle « la Puissance », c’est-à-dire la réalité odieuse et cruelle du monde dans lequel on vit. L’ouvrage se construit à partir d’une opposition cruciale entre, d’une part, la production romanesque dominante au cours des années ‘60-’70, qualifiée de « totalitaire » car « réduisant la

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