AGAPES FRANCOPHONES 2023
Larisa BOTNARI Université de Bucarest, Roumanie 118 en 1958, L’homme à la colombe , signé Fosco Sinibaldi, et Les têtes de Stéphanie , en 1974, en tant que Shatan Bogat – , tantôt comme traducteur – John Markham Beach, Françoise Lovat – pour traduire en fait, de et vers l’anglais, ses propres œuvres (voir Decout 2018, 108-109). Cette dernière opération à son tour n’est guère innocente, car en passant d’une langue à l’autre le texte subit des modifications considérables, au point de devenir lui-même autre chose. Le romancier l’avoue d’ailleurs lui- même : « ce ne sont pas des traductions, j’ai tout réécrit » (NSC 222). Serait-ce parce que « lorsqu’on change de langue, il se produit un léger déplacement existentiel » (Huston 2010, 35), et que Gary y trouve encore une occasion opportune de se métamorphoser ? Sa « boulimie du monde, […] d’expérience, de vie » (Gary 2005, 14) reste, dans tous les cas, incontestable. Certes, il y a dans cette recherche d’une nouvelle naissance une volonté d’échapper, comme il le dit, à la « gueule » que ses commentateurs, les journalistes, les avides de polémique, lui avaient faite : « J’étais las de l’image Romain Gary qu’on m’avait collée sur le dos une fois pour toutes. » (VMEA, 1434). Et sur ce point on peut clairement considérer sa ruse comme bien réussie. Car tandis que ses romans signés Romain Gary faisaient l’objet de commentaires peu élogieux de la part des critiques, Émile Ajar apparaissait au contraire, aux mêmes critiques, comme « un jeune écrivain virtuose, innovateur, qui représentait “le sang neuf” de la littérature française » (Anissimov 2006, 737). Mais au-delà du comique d’une pareille situation, il est intéressant d’en souligner en même temps une conséquence plutôt remarquable sur le plan institutionnel, à savoir qu’avec la mise en scène d’un auteur imaginaire, « Gary avait libéré son œuvre de lui-même » (Maffli 2020, § 8), concrétisant merveilleusement, de ce fait, cette « mort de l’auteur » préconisée par Roland Barthes à la fois pour la lecture et l’interprétation littéraires. De plus, dans cette supercherie frisant le ridicule, il y a tout autant une bonne dose de tragique. Comme Romain Gary n’est pas sans l’avouer, il s’agit là, encore une fois, d’une certaine « nostalgie de la jeunesse, du début, du premier livre, du recommencement » (VMEA 1435, souligné dans le texte), ayant comme pendant inéluctable, ainsi que le signale, entre autres, Denis Labouret, « la hantise du temps qui passe, l’angoisse du vieillissement, le refus de l’âge comme déclin irréversible »
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