AGAPES FRANCOPHONES 2023

Déjouer le Je . Esthétique de l’imposture chez Gary/Ajar 117 et définitive » (Wittgenstein 1993, 32), le romancier paraît tout au contraire concevoir la langue comme une substance encore en pleine ébullition, qu’il faudrait continuer de travailler, en la troublant jusqu’à la décomposer et recomposer selon des modalités chaque fois imprévisibles. Cette « stylistique du possible et de l’inachevé » (Labouret 2019, 1564), gouvernant l’écriture littéraire si particulière d’Émile Ajar, trouvera son pendant au sein des réflexions de Romain Gary sur l’art et la nature humaine, à la lumière desquelles l’affaire Ajar s’éclaire pour nous. 3. « Se pourvoir en cassation contre les décrets de la nature » À la question Où aimeriez-vous vivre ? du célèbre Questionnaire de Marcel Proust, Romain Gary répondait, en 1967 : « Partout à la fois et dans tous, d’unmillion de vies. » (Gary 2005, 31). Cette phrase a le mérite de résumer admirablement l’une des premières interprétations du geste de Gary de s’inventer une deuxième identité d’écrivain en Émile Ajar. Il s’agirait ainsi d’une explication, en un sens, psychologique, que le romancier suggère lui-même rétrospectivement. Dans Vie et mort d’Émile Ajar , il se déclare, en effet, « très profondément atteint par la plus vieille tentation protéenne de l’homme : celle de la multiplicité. Une fringale de vie, sous toutes ses formes et dans toutes ses possibilités […]. » (1435). Le dédoublement correspondrait alors à un besoin de multiplier et de varier sans cesse les expériences vécues, à une irrépressible vitalité qui exigerait en même temps comme une séparation d’avec soi-même, afin de se soustraire aux normes sociales et pouvoir chaque fois « recommencer, revivre, être un autre » (VMEA 1435). Cette soif d’existences multiples se manifeste d’abord, bien évidemment, dans sa création littéraire. En témoignent, sans aucun doute, « le nombre de publications éparses et le foisonnement des moyens d’expression utilisés : roman, nouvelle, récit autobiographique, essai, récit de voyage, théâtre, scénario, reportage, cinéma (Gary est l’auteur de deux films), préface à des œuvres, lettre ouverte, chronique journalistique, etc. » (Audi et Hangouët 2005, 9). Mais en plus de se servir de l’écriture comme d’un « prodigieux moyen d’incarnations toujours nouvelles » (VMEA 1435), Romain Gary s’invente régulièrement de nouveaux pseudonymes, tantôt comme écrivain – il publie ainsi,

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