AGAPES FRANCOPHONES 2023

Larisa BOTNARI Université de Bucarest, Roumanie 116 de la connaissance – « Les frontières de mon langage sont les frontières de mon monde. » (Wittgenstein 1993, 93, souligné dans le texte). Ce qui ne peut être dit demeure, en fin de compte, méconnaissable. Ailleurs, Wittgenstein écrit encore : « La langue déguise la pensée. Et de telle manière que l’on ne peut, d’après la forme extérieure du vêtement, découvrir la forme de la pensée qu’il habille ; car la forme extérieure du vêtement est modelée à de tout autres fins qu’à celle de faire connaître la forme du corps. » (Wittgenstein 1993, 50-51, § 4.002). Cette forme, ce corps comprendraient, somme toute, des recoins impénétrables, que le philosophe ne prétend pas être tenu d’explorer ou que quiconque doive s’aventurer à le faire par les moyens du langage. Une pareille entreprise serait, encore une fois, génératrice de non-sens. En définitive, la réponse de Wittgenstein semble beaucoup moins optimiste que celle d’Henri Bergson car, comme on le sait désormais très bien : « Sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence. » (Wittgenstein 1993, 112, § 7). En revanche, ce qui paraît se dégager simultanément des thèses de ces deux philosophes c’est une conception de la langue comme objet immuable, arrêté, fini. Or, c’est précisément une pareille conception que les voix narratives des romans ajariens récusent de leur côté à l’unisson. Tout en déplorant les insuffisances du langage ordinaire, Cousin n’a de cesse de nous faire entendre son refus de désespérer : « L’espoir exige que le vocabulaire ne soit pas condamné au définitif pour cause d’échec. » (GC 649). Cet espoir trouve également sa source dans tout ce qui est incompréhensible, « car cela cache peut-être quelque chose qui nous est favorable » (GC 650). À l’opposé de l’injonction wittgensteinienne, le style d’Émile Ajar recherche le non-sens, car c’est de là que le triomphe sur l’indicible pourrait enfin surgir : « Il y a donc espoir. Il y a absence de sens quotidien familier et donc une chance de quelque chose. » (P 1015). C’est de l’erreur, du dérèglement de la grammaire et de la logique qu’on peut vraisemblablement attendre la naissance d’une vraie communication entre les humains : « Je pense que la fraternité, c’est un état de confusion grammaticale entre je et eux, moi et lui, avec possibilités. » (GC 736). Si l’essai de Bergson s’achève par la conclusion de « l’ineffabilité de la durée et des réalités qui lui sont liées » (Pariente 1969, 183) et si le traité de Wittgenstein déclare irrévocablement sa propre véracité comme « intangible

RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=