AGAPES FRANCOPHONES 2023
Bramboura ou l’Esprit puni de Theodor Cazaban : la promotion de l’Esprit considérée comme un délit d’opinion 145 progrès, un contestataire des bienfaits de la psychanalyse, un empêcheur devant le déploiement du nouvel ordre social. Citons-le plutôt : « Essayez d’introduire un critère spirituel, de démystifier vos semblables, et vous passerez pour un type sinistre… un rabat -joie ! Surtout pour les femmes ! » (69). Sur le même sujet, juste après : « mais on le sait depuis le haut Moyen- Âge que les femmes n’ont pas d’âme. » (70). À propos des jeunes : « [q] u’ils vieillissent ! Et, en attendant, qu’ils se taisent !... Qu’ils se taisent… respectueusement… devant leurs aînés , comme dans les vieux temps… Qu’ils obéissent à leurs parents… » (119). Mais c’est l’ Histoire qui représente l’horizon ultime de la virulente critique du même personnage , puisqu’elle inclut de fait l’ensemble des phénomènes déplorés par Morsang. Histoire, que Cazaban décrit (magnifiquement) par la voix de son protagoniste comme étant « cette mixture, cette mélasse, tenace et fourbe… cette matière d’hébétude ou d’épouvante [ … ] ce pur événementiel !!!... barbouillé de rien… et qui le vise… » (169). Ce qui rend touchante la diatribe contre l’Histoire, c’est la conscience accrue du dramaturge et de son protagoniste quant à la perte irrémédiable de ce qu’ils poursuivent. À l’inverse, ce que Morsang et Cazaban combattent gagne toujours plus de terrain et s’immisce jusque dans les territoires les plus reculés de la tradition (l’ Église). Même encore marginal, un discours qui va de l’avant, qui a des chances de devenir demain un discours dominant, n’est p as vraiment marginal. Mais, mis à part ce pessimisme historique touchant, c’est d’abord l’écriture qui sauve ce type d’œuvre (de sa propre idéologie, surtout), autrement dit « la passion de la langue » (Compagnon 2005, 185) qui anime les écrivains. Sur ce sujet, paraphrasant Barthes, Compagnon écrit : « Le discours [ … ] est arrogant par définition, car le discours s’identifie au pouvoir , mais l’ écriture ne peut pas être arrogante, car elle abdique par principe tout pouvoir. » (2005, 185). Et citant proprement Barthes ( Le Neutre ) : « écrire = pratiquer une violence du dire […] et non une violence du pensé : violence de la phrase en tant qu’elle se sait phrase » (Compagnon 2005, 186). Ainsi, on peut ne pas pardonner au personnage de Morsang sa misogynie, son aveuglement quant aux acquis sociaux de son temps, on pardonnera à l’ auteur son propos, puisqu’il est soutenu par une écriture vivifiante et, qui plus est, désespérément marginale.
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