AGAPES FRANCOPHONES 2023

Le délit envisagé d’un écrivain – juré : Souvenirs de la cour d’assises 47 Mais qu’ai -je affaire du pittoresque, du macabre, du « sensationnel » ? Ce n’est pas une vaine curiosité [ … ]. Il me paraît que la psychologie [ … ] repose sur des lieux-communs, des données mal contrôlées [ … ]. Le fait divers qui m’intéresse est celui qui bouscule certaines notions trop facilement acceptées, et qui nous force à réfléchir. (1957a, 145-146) En 1912 il a eu l’occasion de connaître « de l’intérieur » le milieu judiciaire, participant en tant que juré aux procès soumis à la juridiction de la cour d’assises de Rouen. Pendant douze jours, il a observé avec une grande acuité et beaucoup d’amertume le déroulement des causes criminelles, la gêne et la déroute des autres jurés, les abus et les préjugés des magistrats et les défaillances des avocats. Les impressions laissées par cette expérience qui l’a fortement marqué seront publiées en 1914 sous la forme de notes de journal dans le recueil Souvenirs de la cour d’assises , dont la préface exprime la déception de l’écrivain envers l’acte de justice et son questionnement sur la légitimité de la justice humaine : « Quand on est parmi le public on peut y croire encore. Assis sur le banc des jurés, on se redit la parole du Christ : Ne jugez poin t 1 » . Cette réflexion éveilla en lui des résonances profondes, de sorte qu’elle serait reprise dans le titre de la collection « Ne jugez pas » , qu’il créa en 1930 à la Nouvelle Revue Française, aux éditions Gallimard. Sous ce titre éloquent, Gide a recueilli des documents authentiques, des récits de faits divers, des essais sur les tares d’une société décadente ; en bref, des témoignages sur son esprit multiforme toujours prêt à la réflexion. Dans les pages du volume Souvenirs de la cour d’assises, l’essai conçu dans la double perspective de citoyen-juré et d’écrivain -homme de lettres, Gide a abordé non seulement les problématiques de la justice, du système judiciaire et de ses carences, mais il a entamé aussi les raisons possibles du délit et les répercussions judiciaires et sociales du celui-ci. 1. Le palier des causes du délit Tout au long de la session d’assises à laquelle il a participé, l’écrivain -juré a tenté de contextualiser le délit : il ne se contentait pas d’écouter l’exposition comprise dans le réquisitoire et la justification donnée lors de la plaidoirie de l’avocat défenseur, mais voulait percer la surface de l’histoire pour voir si les véritables caus es n’étaient pas en réalité aptes à 1 Toutes les citations renvoient à l’édition : André Gide, Souvenirs de la cour d’assises , Paris, Gallimard, 2015 [1914].

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