AGAPES FRANCOPHONES 2023
Adriana SINITEANU Membre du Barreau Timi ș , Roumanie 48 justifier ou au moins à expliquer en quelque sorte l’infraction. La mise en récit de l’« histoire derrière l’affaire », à savoir la trajectoire de la vie des inculpés, laisse apercevoir la croyance de Gide que souvent des facteurs extérieurs, surtout sociaux, pèsent lourdement sur le psychique d’une personne dont la mentalité n’avait pas été modelée en fonction de valeurs bien définies et par le biais de l’éducation et d’un climat de vie décente. On observe que presque tous les récits commencent par une petite description de l’aspect extérieur, à savoir la physionomie et les vêtements, et de l’attitude de l’accusé, y étant données aussi quelques informations plus significatives sur le milieu familial et social où celui-ci vivait. Cependant, on a justement observé [qu’]il convient de sortir de l’analyse facile qui voit dans les descriptions gidiennes de l’accusé le simple reflet des théories lombrosienne s 2 et de la criminologie de l’époque, mais plutôt de voir en Gide un contempteur du dévoiement de la justice. Si Gide nous décrit précisément les hommes et les femmes qu’il doit juger, c’est pour accuser, en retour, une justice faussée par des jugements fondés à partir des apparences, lesquelles seraient supposées révélatrices de la nature profonde des homme s 3 . De surcroît, dans l’ Épilogue se trouvent quelques passages significatifs à cet égard, par le biais desquels Gide se délimite de la tendance assez répandue de croire « qu’après tout l’éducation n’est pas toute - puissance et qu’il est des natures qui sont vouées au mal comme d’autres sont vouée au bien » (111 ) ou d’attribuer une puissance infranchissable à l’hérédité, en liant ainsi inexorablement le délit aux tares supposées de son auteur. En revanche, la pauvreté extrême, le manque d’instruction et d’affection familiale, le sentiment d’être un exclu social, la méfiance en l’autrui, le fardeau d’une condamnation antérieure, le désir de gagner le prestige parmi ceux qui l’entourent, sont davantage les causes qui déterminent les gens de recourir aux faits criminels. Il est illustratif dans cette optique le récit de l’affaire d’un jeune homme de vingt ans « à l’air doux, un peu 2 Par ailleurs, Gide avait exprimé franchement son opinion sur les études anthropologiques et criminologiques du médecin Cesare Lombroso, en 1899, quand il écrit que « les livres de Lombroso ne gênent que les sots » (Gide apud Benedettini 2020, 100). 3 O. Colomb, « La justice chez André Gide et François Mauriac : de la morale au prétoire » [Thèse de doctorat, Université de Bordeaux, 2022], p. 429. Dorénavant désigne à l’aide du sigle LJCAGEFM, suivi du numéro de la page.
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