AGAPES FRANCOPHONES 2023
Le délit envisagé d’un écrivain – juré : Souvenirs de la cour d’assises 57 étaient parmi les plus grands défauts à reprocher non seulement aux jurés et aux magistrats, mais également aux hommes en général. Il désapprouvait fortement le manque d’altruisme et le refus de compréhension, l’insensibilité face aux misères sociales et les conceptions guère humanistes de ses semblables, qui, ne jugeant pas en fonction de leurs propres valeurs, étaient facilement perméables à la pensée dominante : « ici, comme ailleurs, la violence des convictions est en raison de l’inculture et de l’inapt itude à la critique. » (123). L’ignorance conduit donc à la malléabilité de l’homme et lui fait perdre son individualité et sa capacité de raisonner juste. Et à cause de ces défauts qu’il estimait trop répandus, l’auteur des Souvenir s n’a jamais cessé de s’interroger sur l’efficacité du système juridique et judiciaire, en émettant des opinions d’autant plus pertinentes qu’il a eu un contact « de l’intérieur » avec le milieu des tribunaux. L’ouvrage analysé contient de nombreuses lignes directrices de la pensée de l’écrivain sur la justice, conçue comme une justice charitable, qui témoigne à la fois d’humanité et de miséricorde. De ce point de vue, l’un des passages les plus représentatifs est celui qui renvoie à l’histoire d’un marin rescap é d’un naufrage qui : […] était, lui, dans une barque avec je ne sais plus combien d’autres ; certains d’entre ceux -ci ramaient ; d’autres étaient très occupés, tout autour de la barque, à flanquer de grands coups d’aviron sur la tête et les mains de ceux, à demi noyés déjà, qui cherchaient à s’accrocher à la barque et imploraient qu’on les reprît ; ou bien, avec une petite hache, leur coupaient les poignets. On les renfonçait dans l’eau, ca r en cherchant à les sauver on eût fait chavirer la barque pleine… Oui ! Le mieux est de ne pas tomber à l’eau. (…) Ce soir je prends en honte la barque, et de m’y sentir à l’abri. (94) Cette parabole maritime constitue un fragment essentiel dans les Souvenirs de la cour d’assises , la clé pour comprendre la perspective de l’écrivain sur la justice. La barque est l’image allégorique de la société française qui doit sacrifier les faibles pour sauver les puissants, c’est -à-dire les dirigeants bourgeois, et qui n’hésite pas à le faire. Et lui, en tant que juré qui participait à l’acte de justice et décidait en quelque sorte la condamnation des naufrages, avait des remords pour les avoir laissé se noyer afin d’alléger la barque qui autrement aurait pu être renversée, en faisant périr aussi ceux d’une classe sociale privilégiée, moins prédisposés à la révolte et moins susceptibles d’enfreindre les règles morales et légales.
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