AGAPES FRANCOPHONES 2024
Entretien avec Benjamin de Laforcade _____________________________________________________________ 141 les traces de l’histoire y sont visibles partout, dans l’urbanisme de la ville et dans ses couleurs, dans l’accent des personnes qui y habitent autant que dans leurs parcours personnels. Mon premier roman décrit un Berlin contemporain et mon second revient plusieurs années en arrière. J’ai cherché ainsi à comprendre l’endroit dans lequel je vis, à répondre à des questions très simples comme : Qui est cette personne ? Comment a- t-elle vécu ? Comment a-t-elle aimé ? Quelle a été sa vie ? Quelle vie aurait-elle pu avoir ? V.M. : Votre roman Berlin pour elles , est-il la preuve que nous sommes déterminés par notre passé ? B.L. : Pas uniquement par notre passé, nous sommes le produit d’un très grand nombre de déterminismes : familiaux, sociaux, géographiques. L’endroit où nous naissons, le caractère de nos parents, les amis que nous rencontrons à l’école et les couleurs dans lesquelles nous nous sommes endormis, cet infini réseau de données chaotiques, de racines emmêlées, constitue notre identité. Déterminisme ne signifie pas nécessairement absence de liberté. Voir le monde sous un prisme sociologique, c’est y apposer une grille de lecture qui permet justement d’ordonner le chaos, de le comprendre et d’y trouver des points d’accroche. C’est aussi savoir que les branches de la grille se tordent quelques fois, que des frontières s’estompent, que certaines trajectoires désobéissent aux règles, rejoignent ce que les statisticiens appellent les « données aberrantes ». C’est souvent dans ces espaces désordonnés que fleurissent les romans. V.M. : Quel serait le rapport entre cette époque que vous décrivez dans le roman (située entre 1967 et 2000) et celle dans laquelle nous vivons ? B.L. : Il est toujours difficile de parler d’époque dans un sens général. Au sein d’une même époque coexistent des pays, des individus, des trajectoires très éloignées les unes des autres qu’il est impossible de rapprocher. Entre alors et maintenant, tout est différent et rien n’est différent. Il y a toujours des systèmes, des forces qui s’appliquent sur les individus, ceux qui résistent, ceux qui luttent et ceux qui se laissent emporter. Regarder l’histoire permet d’adopter une position de relativité par rapport au présent. Si en lisant le récit du passé je me trouve indigné, choqué de ce qu’ont pu faire les hommes, alors je comprends que celui ou celle du futur qui regardera mon époque éprouvera la même sensation. Parmi l’ensemble de ce que je suis aujourd’hui, quel élément fera de moi le barbare des générations suivantes ? 141
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