AGAPES FRANCOPHONES 2024

Écrire depuis Berlin, penser la littérature _____________________________________________________________ 140 simplicité de l’intrigue qui tient en une ligne : un grand peintre cache son plus grand chef-d’œuvre dans son atelier. J’appelle ce type d’intrigue des « trains d’or ». C’est en référence à cette série allemande, Babylon Berlin , adaptée des romans de Volker Kutschers. Dès le premier épisode, un train en provenance de Moscou et à destination d’Istanbul est arrêté à Berlin, et l’on sait que l’un de ses wagons est rempli d’or. Toute la série se déplie autour de cette intrigue aussi simple qu’attirante, chaque personnage entretient un rapport particulier avec le train, chaque action permet au spectateur de se rapprocher du wagon. Lorsque je travaille à la structure de mes romans, je me pose toujours cette question : « Où est mon train d’or ? » De La Belle Noiseuse , je me suis surtout inspiré de la gestuelle du peintre Bernard Dufour, qui prête ses mains à Michel Piccoli. J’ai étudié le dessin de nu sur modèle vivant pendant deux ans, et mon personnage d’Andreas Mauser à une façon d’appliquer la couleur qui est à la jonction de celle de Dufour et de mon ancien professeur. À partir de ce film et de celui de Céline Sciamma, Le portrait de la jeune fille en feu , j’ai pu affiner ma réflexion sur le rôle actif et essentiel que jouent les modèles dans la création d’une œuvre, et de l’injustice que représente leur invisibilisation une fois l’œuvre produite. V.M. : Rouge nu représente à quel point la société donne une immunité aux artistes, comme si une œuvre d’art vaut mieux que la dignité des hommes et des femmes ? B.L. : C’est une question centrale dans le roman. Il me semble que notre société considère que la violence, la dégradation ou l’agression sont acceptables s’ils aboutissent à la création d’une œuvre consensuellement considérée comme importante. On pourrait même penser que cette violence est encouragée. Pourtant, les œuvres ne sont jamais créées grâce à la violence ou par la violence, la violence existe en parallèle de leur création, elle n’en est ni la cause ni la conséquence. Il y a une détestable romantisation de la violence dans l’art (le poète maudit, le monstre sacré…), spécialement de celle qui s’exerce contre les femmes. Dans de nombreuses représentations de l’artiste masculin en littérature, en peinture ou au cinéma, le fait de faire souffrir les femmes est un gage de profondeur, d’authenticité. Il faut rompre avec ces représentations, fabriquer de nouveaux modèles et montrer la violence telle qu’elle est. V.M. : L’action de vos deux romans est située à Berlin, en Allemagne. 35 ans après la chute du mur il reste toujours aussi difficile, voire impossible d’évoquer la capitale allemande sans revenir sur les décennies de séparation, les traces et les séquelles qu’elles ont laissées. Pourquoi avez-vous choisi cette ville ? B.L. : Ce n’est pas une ville que j’ai choisie. Je suis arrivé par hasard à Berlin, et j’ai su que je ne repartirai pas. Je suis d’accord pour dire que 140

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