AGAPES FRANCOPHONES 2024
Entretien avec Benjamin de Laforcade _____________________________________________________________ 139 sa réception. Alors que le chanteur voit son public danser avec lui, le romancier ne connaît ni le visage ni l’identité de ses lecteurs, à de rares exceptions près. De la même façon, un tableau est d’abord observé d’un seul bloc, on le reçoit entièrement avant de plonger dans ses détails. Le roman, lui, est constitué d’un certain nombre de pages qu’il faut tourner les unes après les autres pour avoir une connaissance globale de l’œuvre. Ces différences de temporalité (on pourrait citer d’autres exemples) ont des effets très concrets sur les œuvres en elles-mêmes et sur ceux qui les produisent. V.M. : Votre premier roman, Rouge nu , a été écrit en plein confinement. Quels souvenirs gardez-vous de ces sessions d’écriture ? B.L. : Je me souviens de journées assez organisées, avec un temps d’écriture le matin et une après- midi consacrée à la documentation. La situation globale était sinistre, j’étais heureux d’avoir quelque chose dans lequel je pouvais me laisser absorber. V.M. : Pourquoi ce titre ? B.L. : C’est un titre que je regrette et que je ne regrette pas. De façon assez objective, il n’est pas bon : les sonorités sont plutôt disgracieuses, l’alliance des deux mots est opaque et ne renseigne pas sur la nature ou l’intrigue du roman, il comporte un côté emphatique, peut-être un peu puéril. Cependant, les premiers romans ont, plus que les autres, le droit de laisser leurs défauts apparents. Mon éditeur ne m’a pas demandé de le changer et je lui en suis reconnaissant. Il a deux origines. La première vient de l’utilisation de la couleur dans les autoportraits de Egon Schiele. Très audacieuse, elle comporte souvent des notes de bleu, qu’intérieurement j’ai toujours appelé « bleu veine », et des notes de rouge qui rappellent la chair, la nudité, un érotisme brutal de ce qui palpite sous la peau. La seconde provient du poème de Goethe, Heidenröslein , qui raconte le destin tragique d’une rose cueillie brutalement par un jeune homme, et qui peut être lue aujourd’hui comme un récit de viol ou de violence sexiste. Le poème a ce refrain : « Röslein Röslein Röslein rot, Röslein auf der Heiden ». [Petite rose rouge, petite rose rouge dans la lande.] V.M. : Pour vos deux textes vous avez fait un gros travail de recherche dans le domaine des arts, ainsi que sur la guerre froide. Par exemple quelle influence ont eu Le chef d’œuvre inconnu , de Balzac ou La Belle noiseuse , le film de Jacques Rivette, sur votre premier roman ? B.L. : Il ne serait pas totalement faux de dire que mon premier roman, Rouge nu , est une réécriture du Chef d’œuvre inconnu de Balzac, comme c’est le cas de La Belle Noiseuse. Du premier, je retiens surtout la 139
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