AGAPES FRANCOPHONES 2024
Écrire depuis Berlin, penser la littérature _____________________________________________________________ 138 façon dont le miracle s’est produit, le mouvement secret qui a permis à la balle de disparaître n’a aucune importance. Si la méthode est visible, alors l’effet est gâché. Ce qu’il faut atteindre, c’est le geste naturel, l’extrême simplicité et la sensation de facilité. De la même façon, le roman dans lequel on se plonge, le texte qui nous aspire et projette dans nos cerveaux des images nouvelles, ce roman-là n’a pas de coutures apparentes. Pour que ses personnages existent, pour qu’existe son intrigue, l’auteur cesse d’exister. V.M. : Pour vous, la littérature n’est pas un art comme les autres. C’est un « art à part ». Pourriez-vous développer cette assertion ? B.L. : Il me semble que tous les arts ont pour point commun d’être des exercices de traductions. D’un côté, il y a notre cerveau, la matière impalpable qu’il contient, les couleurs et les formes, les sensations, les impressions sensibles. De l’autre, il y a l’autre, son cerveau à lui, dont on ne sait pas grand-chose. Le principe de l’art, c’est de déposer un peu de son cerveau dans celui de l’autre. Pour y arriver, on utilise des outils divers qui n’ont pas de valeur en soi : la langue, le mouvement, la couleur, la note… Par essence, la traduction exclut le principe d’exactitude, et se contente de l’approchant , de l’interprétation . C’est cette impossibilité de traduire fidèlement qui rend la pratique artistique complexe, et, paradoxalement, c’est aussi elle qui la fait exister : s’il était possible de déposer le contenu de ma pensée directement dans la vôtre, alors je n’aurais pas besoin de fabriquer de l’art. Ce qui distingue la littérature des autres arts, c’est d’abord sa gratuité. Pour produire un film, j’ai besoin de matériel, de financement, d’acteurs. Pour un spectacle de danse, il me faut un studio et de la musique. Pour écrire un roman, je n’ai besoin de rien. Un stylo, un papier, une très grande partie de la population a accès à ce genre de ressources. Même un ordinateur n’est pas forcément cher ou difficile à se procurer. On pourrait dire que l’écrivain est auto-suffisant, qu’il puise dans sa propre matière pour faire le texte. L’écriture étant une activité extrêmement accessible, elle devrait incarner la quintessence de l’art populaire. Ce n’est pas le cas. En France, par exemple, on constate que la littérature est principalement produite par des autrices et des auteurs issus de la grande et moyenne bourgeoisie, qu’il existe ce que l’on appelle un milieu littéraire , que les lecteurs eux-mêmes sont bien souvent privilégiés, que tout cela fonctionne en vase clos et que les barrières à l’entrée sont nombreuses. Il est donc extrêmement important de rappeler, particulièrement aux jeunes personnes, que la littérature porte en elle-même, de façon très matérielle, la possibilité d’être entreprise par toutes et tous. Une autre singularité de la littérature, c’est la temporalité. Contrairement à la danse et à la musique, par exemple, un laps de temps très variable sépare le moment de fabrication du texte et le moment de 138
Made with FlippingBook
RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=